La rencontre d’un dragon et d’une brindille

couv-rien-ni-personne-620x987Rien ni personne, de Lorris Murail

Éditions Sarbacane (collection Exprim’)

1er février 2017

224 pages

15,50€

La vieille dame semble avoir poussé comme un champignon. Quand Jeanne la trouve dans la forêt, elle ne réagit pas. Rien. Pas un mot.

Jeanne finit par la recueillir, mais pour un temps seulement. Elle a ses propres problèmes. En fuite, elle vise la Thaïlande, où elle espère exercer ses talents de boxeuse thaï. Au fil des jours, Jeanne se familiarise avec sa pensionnaire, qu’elle baptise « AI » – comme Alzheimer. Peu à peu, leurs solitudes se rencontrent. Mais le passé n’a pas fini de les poursuivre…

Un immense merci aux éditions Sarbacane pour cette merveilleuse lecture. J’ai aimé Rien ni personne pour trois raisons : l’originalité de ses personnages, la beauté de son histoire, et enfin, la force des thèmes qui y sont abordés.

Rien ni personne doit beaucoup à sa narratrice. Par sa spontanéité, par son caractère et par ses pensées, elle apporte énormément à l’histoire. L’auteur est parvenu à construire un personnage complexe, riche, et loin de tout stéréotype. Sa personnalité particulière rend Jeanne incroyablement réaliste et vivante. Comment décrire les sentiments qui m’ont traversée en découvrant page à page ce personnage ? J’avais l’impression qu’elle existait, tout simplement.

Il en est de même pour la vieille dame, que Jeanne surnomme Al. On ne connait rien de Al, ni son nom, ni son âge, ni sa provenance ; elle reste un véritable mystère à nos yeux, et c’est ce qui la rend touchante. Qui est Al ? À quoi ressemble-t-elle ? Existe-elle réellement ? J’ai trouvé cette incompréhension magnifique, et merveilleusement bien réalisée. Cette vieille dame inconnue, qui ne parle que latin, qui ne sait que sourire et danser… ce personnage est incroyable et émouvant.

Que donne la rencontre d’un dragon et d’une brindille ? Les deux personnages sont à l’antipode l’un de l’autre. Jeanne n’a rien d’attentionné, et pourtant, quand sa spontanéité et sa brusquerie rencontrent la fragilité de la grand-mère perdue, des étincelles se créent. Le lien entre ces deux personnes opposées qui n’avaient pas prévu de se rencontrer est magnifique et puissant. Sans jamais rentrer dans le cliché ou dans le gnangnan. L’auteur décrit la naissance de ce lien avec beaucoup de justesse de façon progressive : rien n’est forcé, tout s’enchaîne naturellement, et on y croit.

Ce réalisme se retrouve également dans l’intrigue. Le point de départ est si simple : une grand-mère perdue dans la forêt. Mais tout ce qui en découle… c’est là que Lorris Murail accomplit des merveilles. C’est une histoire magnifique, portée par le souci du détail de l’auteur qui nous immerge entièrement dans le roman et nous fait vivre l’histoire avec presque autant d’intensité que les personnages.

La magie opère surtout dans la façon que l’auteur a de conter son histoire. Racontée à reculons, de cette façon si particulière portée par la voix de Jeanne, l’histoire de Rien ni personne est sublime et poignante. L’auteur, et Jeanne, ont une façon de raconter les histoires que j’ai vraiment appréciée.

Car finalement, les voix de Lorris Murail et de sa narratrice se mêlent et on ne sait plus où s’arrête l’un ni où commence l’autre. Ce phénomène extraordinaire est opéré par la magnifique plume de l’auteur. Naturelle, souple et spontanée, elle va droit au but. Avec Monsieur Murail, on est au plus proche de la psychologie de sa narratrice et on n’a pas de mal à faire corps avec elle.

Cette histoire et cette écriture, outre leur beauté, sont porteuses de thèmes tout aussi beaux et forts. D’abord, la vieillesse, qui est un sujet très peu souvent abordé, encore moins dans la littérature jeunesse. Pour nous, c’est une chose un peu abstraite, qu’on croise tous les jours dans la rue, qu’on frôle sans jamais vraiment toucher. Cette chose que l’on connait tous mais dont on n’ose pas vraiment parler. Avec une franchise qui fait du bien, Lorris Murail explore ce tabou de façon très juste.  

La vieillesse, finalement, fait partie de la vie, et on ne peut l’omettre. L’auteur y oppose la jeunesse, celle de Jeanne, libre de ses mouvements et en pleine possession de son esprit. Les rêves, l’enfance, la famille… le roman touche à tous ces thèmes qui gouvernent la vie, de la jeunesse à la vieillesse.

Et dans la jeunesse de Jeanne, il met son corps, ce corps qu’elle chérit tant sans qu’elle parvienne réellement à en prendre soin, le dragon qui sommeille en elle… Lorris Murail parle de la force physique, de la douleur, de la violence, du combat de la femme contre l’homme. Il présente l’être humain dans toute sa primitivité, dépouillé de tout, ne répondant qu’à ses besoins primitifs.

Par petites touches, sans trop en mettre et sans se soucier des tabous, l’auteur explore tous ces thèmes pour dresser un portrait complet de la vie dans toutes ses réalités. Et voilà ce qui fait la force de ce roman. Par ses personnages vivants, par sa magnifique plume et par la puissance des thèmes qu’il aborde, Lorris Murail parvient à construire un roman profondément ancré dans le réel, qui nous fait redécouvrir la vie d’une façon extraordinaire.signature-aldiaphora

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