Supernova – Troisième partie

 

Et voici la troisième et dernière partie de ma nouvelle Supernova, dont vous pouvez retrouver la première partie ici et la deuxième là. J’espère que cette nouvelle vous aura plu, merci à tous ceux qui commentent ! Et si vous aussi vous écrivez, n’hésitez pas à nous envoyer votre texte par ici, on le lira volontiers 🙂

Bonne lecture !

crab_nebula

Étonnement, malgré les tout juste deux heures de sommeil que j’ai grappillées cette nuit, et malgré mon rêve morbide, j’ai moins de mal que d’habitude à me lever, et je ne me sens pas de trop mauvaise humeur. Peut-être est-ce la perspective de voir Anouk en cours de littérature ce matin ? Quoi qu’il en soit, je me lève et me prépare en quatrième vitesse car, pour la première fois depuis des mois, j’ai envie d’aller en cours. « L’amour donne des ailes », n’est-ce pas ?

Mon enthousiasme retombe très vite dès que je me rappelle les trois heures d’espagnol que je dois endurer avant le cours de littérature anglaise. Celles-ci passent avec une lenteur incroyable, et je m’endors plusieurs fois sur ma table. Finalement, je me force à me redresser sur ma chaise, en pensant que si je voulais aller parler à Anouk ce midi, les rainures du bois imprimées en travers de ma joue ne seraient pas la meilleure idée.

Car oui, j’ai pris la décision de passer à l’action. J’ai tout prévu : après le cours de littérature, je la suivrai et, dès qu’elle sera un instant seule, je lui proposerai ma compagnie pour déjeuner. Plus j’y pense, plus je me dis que c’est un plan totalement idiot – aucune chance qu’elle se retrouve ne serait-ce qu’un instant seule, avec ses amies-gardes du corps qui la suivent partout. Mais j’ai déjà enfermé tous les beignets dégoulinants de sucre dans un placard chez moi et j’ai confié la clé à Lola, me promettant de ne pas la lui demander tant que je n’aurai pas accompli ma mission. Privation punitive ou récompense stimulante, voyez ça comme vous le voulez : en tous cas, les beignets, c’est sacré.

Bref. Les trois heures d’espagnol arrivent finalement à leur terme, mais c’est avec une certaine angoisse que j’entends la sonnerie retentir. Me haïssant d’être nerveuse à la simple idée de parler à quelqu’un, je me dirige vers la salle d’anglais. Anouk n’est pas encore là, donc je m’installe au fond de la salle, où j’ai le plus de chances de pouvoir l’observer tranquillement. Malheureusement, le prof, qui m’a en rogne depuis que j’ai refusé de faire un devoir sous prétexte que le sujet était immoral et stupide, me fait signe de m’avancer et m’oblige à me placer juste devant son nez. Mortifiée, je n’ose même pas lancer un regard à Anouk qui entre dans la salle et part s’assoir deux rangs derrière. Impossible de me retourner pour la regarder, dans cette situation – les autres le verraient forcément, et je n’ai pas envie de me faire remarquer.

Le cours passe donc encore plus lentement que celui d’espagnol, parce que j’ai l’impression de sentir tous les regards de la classe posés sur ma nuque. Pour lutter contre le sommeil qui alourdit ma tête et mes paupières, je me mets à dessiner sur mon cahier. Je n’ai aucun sens artistique, aussi je trace des courbes et des lignes au crayon sans avoir la moindre idée de ce que je fais. Quand je regarde de nouveau ma feuille, je vois que j’ai dessiné l’image d’en-tête de mon blog : une jeune fille allongée sur une pierre tombale, au milieu d’un cimetière totalement vide. Précipitamment, j’arrache la page et en fais une boule en vérifiant que mes voisins de table n’ont pas remarqué. Je n’ai aucune envie d’être cataloguée comme glauque, gothique ou fascinée par la mort.

– Qu’est-ce que tu fabriques ? chuchote Lola qui a tout de même réussi à s’assoir à côté de moi.

– Rien, je grommelle.

Elle hausse un sourcil. Pour la première fois depuis longtemps, je la regarde vraiment et remarque les cernes violets sous ses yeux.

Je marmonne quelque chose que j’ai moi-même du mal à comprendre.

– Quoi ? demande-t-elle en approchant son oreille comme une grand-mère sourde.

– Quelle est ta couleur préférée ? j’articule plus fort en serrant les dents.

– Ma… couleur préférée ?

Décontenancée, elle me regarde sans comprendre. Exaspérée d’avoir eu du mal à poser cette simple question, je rétorque un peu trop brusquement :

– Oui. J’espère que ce n’est pas trop te demander.

– Euh… Non. C’est, euh… Bleu.

– Bleu. OK.

Je hoche la tête comme si ça m’intéressait. Elle aussi hoche la tête, l’air de ne rien comprendre.

Heureusement, la sonnerie vient couper court à notre conversation pathétique. Alors que les autres élèves rangent leurs affaires en vitesse pour aller manger, je prends mon temps, attendant de voir Anouk sortir. Quand elle passe devant moi, je me lève et lui emboîte le pas, avant de me rendre compte qu’elle prend le chemin opposé à la cantine. Peut-être que l’expérience d’hier, toute cette hypocrisie et cette fausse compréhension, ne lui a pas plu, et qu’elle veut déjeuner tranquillement ? Je serais la première à comprendre. En tous cas, ce changement de situation ne me déstabilise pas, au contraire : sans ses amies autour d’elle, ce sera d’autant plus simple de l’aborder.

Je ralentis pour lui laisser un peu d’avance. Le couloir qu’elle a emprunté étant désert, ce sera suspicieux si je suis juste derrière elle. Une fois qu’elle a disparu de ma vue dans l’escalier, je me mets à la suivre. Je manque de la perdre plusieurs fois, car au lieu de descendre pour quitter le lycée, elle monte. Qu’est-ce qu’elle veut faire là-haut ? Peut-être qu’elle connaît un coin tranquille au troisième étage ?

Mais elle ne rejoint pas le couloir après le troisième étage. À la place, elle se met face à la grille qui bloque l’escalier menant au toit, et commence à crocheter la serrure. Moi, je suis plaquée au sol entre le deuxième et le troisième, et je l’observe à travers les barreaux de l’escalier en essayant de m’empêcher de respirer. Quelques minutes plus tard, la grille s’ouvre, comme si Anouk s’était entraînée toute sa vie au crochetage de cette porte. Sans hésiter, elle gravit les marches de cet ultime étage et je la suis le plus doucement possible. Elle ouvre la porte qui débouche sur l’extérieur. Qu’est-ce qu’elle vient faire là ? Une idée folle me traverse l’esprit, mais je la chasse aussitôt en me disant qu’elle aime simplement le ciel et le vent, qu’elle va s’assoir par terre et commencer son repas. Mais elle continue à marcher jusqu’au rebord de l’immeuble. Du haut de ce quatrième étage, les lycéens entrant et sortant du bâtiment ont la taille de fourmis, des fourmis grouillantes et identiques transitant à travers la fourmilière.

Je suis dehors, moi aussi. Je ne cherche plus à me cacher et je cours simplement vers Anouk en lui adressant les premiers mots de ma vie :

– Attends !

Elle se tourne vers moi, et la surprise que je lis sur son visage est vite remplacée par un sourire à mon intention. On dirait… on dirait qu’elle me connaît. Qu’elle est contente de me voir ici.

Je m’arrête à quelques pas d’elle. Toute gêne a disparu, maintenant. Je me demande vraiment pourquoi j’ai eu tant de mal à lui adresser la parole depuis la rentrée.

– Ça te dérange si je saute avec toi ? je demande à bout de souffle.

Ses cheveux roux lui volent dans le visage et quand elle les repousse de la main, je vois ses yeux qui rient.

Elle secoue la tête, et je ne sais pas si ça veut dire que ça ne la dérange pas ou qu’elle ne veut pas que je me suicide avec elle. Quoi qu’il en soit, j’en ai envie – en un instant, je me suis rendue compte que j’en avais envie depuis toujours. Mourir avec Anouk – comme une évidence jusqu’alors cachée.

Quelques instants s’écoulent, pendant lesquels elle me regarde en souriant.

– Ça ne me dérange pas. Monaxia.

J’en ai le souffle coupé. Pourquoi… Comment peut-elle savoir ?

– Com… comment tu…

– J’en avais l’intuition depuis un moment déjà. Et j’ai vu ton dessin en cours.

Je n’arrive pas à y croire. Anouk me connaît, elle a des intuitions à mon propos, elle m’observe en cours de littérature… Elle connaît mon blog.

– Ares2811.

Je mets plusieurs secondes à comprendre que sa main tendue signifie qu’elle se présente, et que je dois la prendre. Hébétée, je revois tout le mois de novembre me défiler devant les yeux. Le premier commentaire d’Ares2811, quelques jours après l’attentat. Son attention à mon égard. Ses multiples « Ça va ? » attendant un retour, un « Et toi ? » qui lui permettrait de se confier… Et la date d’aujourd’hui, 28 novembre. 28/11.

– Alors… C’est ton anniversaire ?

Elle a un petit rire.

Notre anniversaire. Sans elle, ça n’a plus aucun sens.

Je baisse les yeux. La culpabilité m’étreint – et dire que je pensais qu’Ares2811 était un garçon paumé avec des faux problèmes… Si seulement j’avais fait un peu plus attention à mon entourage, tout aurait pu se passer autrement.

Après un long silence, Anouk me prend la main. J’ai beau me dire que ça n’a sans doute rien de romantique, que ce geste n’est qu’amical voire simplement poli, je sens des frissons me parcourir le corps.

Je crois que, dans nos derniers moments, les gestes ne comptent plus. Car sinon, jamais je n’aurais osé me pencher vers son visage d’ange et d’effleurer ses lèvres, une fraction de seconde, avec les miennes. Jamais elle ne m’aurait souri comme elle m’a souri à ce moment-là. Et jamais nous n’aurions trouvé le courage de nous laisser tomber du haut de cet immeuble, nos mains toujours attachées, nos regards toujours liés.

Tic-Tac-Toe

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10 réflexions sur “Supernova – Troisième partie

  1. Bon, je vais répéter les autres commentaires, mais : c’est génial. Et tu dis que tu n’as pas été sélectionnée ?! La concurrence devait être hyper rude car ton texte est magnifique.

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