Supernova – Deuxième partie

Et voici la deuxième partie de ma nouvelle pour le prix Clara, dont la première partie est sortie ici, et dont la troisième et dernière partie sortira très bientôt. Bonne lecture, et n’hésitez surtout pas à commenter, j’accepte volontiers toute critique constructive ! ^^

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Supernova – Deuxième partie

– Maman, Papa ! Je suis rentrée !

Aucune réponse – pas étonnant. Je laisse tomber mon sac dans l’entrée et fonce jusqu’à ma chambre. Sur mon bureau, un post-it rose pastel, qui annonce simplement : « Parti pr 5 j. Argent pour courses. » Le « courses » est souligné, comme si j’avais d’autres activités pour lesquelles je pourrais dépenser le billet de 50€ que Papa a laissé à mon intention sous le petit papier.

J’arrache le post-it qui vient rejoindre les dizaines d’autres dans la poubelle. C’est comme ça qu’on communique, dans la famille. Il n’est pas rare qu’on ne se voie pas de la journée, voire de la semaine, et mes parents n’ont pas l’air d’avoir compris l’utilité d’un téléphone portable.

Malgré tout ça, j’arrive à les aimer plus que tout – bon, peut-être pas plus qu’Anouk, mais tout de même beaucoup.

C’est parce que je suis faible. Le week-end, quand je les vois enfin, je devrais leur reprocher de m’avoir abandonnée pendant la semaine ; et pourtant, peu importe à quel point je me le suis promise les jours précédents, je finis toujours par tomber dans leurs bras, me délectant des précieuses minutes de tendresse qu’ils peuvent m’accorder. Parce que je sais bien qu’ils m’aiment, mes parents. Ils oublient mon existence trente-six fois par semaine, mais ils m’aiment, à leur façon. Et ils s’aiment, également. J’en ai la certitude.

La fatigue limitant mes facultés cérébrales, je m’écroule sur mon lit et sors mon portable.

Nouveau message reçu à 15h22 :

Ares2811 : « Comment ça va, Monaxia ? »

Tiens. Ares2811, justement. En voyant son nom s’afficher sur mon portable, je repense à ma conversation avec docteur Ria. Finalement, même à Ares2811, je n’arrive pas à dire ce que j’ai dans la tête. Ce n’est pas une question de peur de l’autre. J’espère.

« Comme d’hab’ », je réponds.

Un nouveau SMS ne tarde pas à arriver.

« Des problèmes de cœur ? 😉 »

Je m’en veux vaguement de le traiter aussi mal, mais j’éteins mon portable sans répondre. Il commençait à me taper sur les nerfs, et s’il y a bien quelque chose que j’ai très vite compris sur moi, c’est que je ne fais pas attention aux autres. Je les utilise comme bouche-trous et les lâche quand je n’ai plus besoin d’eux. Et ça fait longtemps que j’ai oublié comment faire des efforts.

J’arrive à me redresser et je m’installe à mon ordinateur. Là, je me connecte et une page s’affiche directement. Interface sombre, écriture à peine lisible dans une fonte gothique. L’image d’en-tête montre une jeune fille allongée sur une tombe au milieu d’un cimetière désert – dessus, on peut lire « Solitude(s) » en grandes lettres blanches.

C’est un blog.

Mon blog.

Je clique sur « Nouvel article » et je commence à taper sans prendre la peine de chercher un titre.

« Aujourd’hui, j’ai été témoin d’un phénomène étrange qui s’est avéré faire partie intégrante de ma vie. Il semblerait que mon entourage a une fâcheuse tendance à s’attacher à moi quand bien même je fais tout pour les repousser. Je dirais même : plus je piétine leurs sentiments, plus ils reviennent vers moi. Une sorte de sens de contradiction, peut-être ? Mais je ne crois pas que ce soit cela. Je crois que malgré tous mes coups bas et ma méchanceté, mes pseudo-amis ont fini par développer une réelle affection pour moi. Peut-être même qu’ils tiennent à moi, qu’ils s’inquiètent pour moi – peut-être qu’ils pensent qu’il y a toujours de l’espoir me concernant.

Quoi qu’il en soit, j’ai décidé d’appeler cela l’élasticité émotionnelle. Plus je les éloigne de moi, plus vite et plus violemment ils reviennent, me claquant à la figure comme un de ces élastiques en caoutchouc. Et je n’ai aucune idée de comment faire pour que ça s’arrête. »

Sans perdre mon temps en formules de politesse destinées à d’éventuels lecteurs, je poste l’article qui vient rejoindre les dizaines de billets précédents dans le fil d’actualité. Ce blog, je l’ai ouvert il y a tout juste un an, alors que j’étais au plus profond de ma dépression. À l’époque, ça me semblait comme une sorte d’échappatoire, un journal intime sur le net. Bien sûr, j’ai fait très attention à ne laisser aucun indice de mon identité – et aujourd’hui encore, personne, parmi mes connaissances in real life, ne sait que je tiens un blog. Exceptée docteur Ria. Maintenant, je continue à poster, de façon irrégulière mais assez intense, parce que ça m’aide et que ça aide mes lecteurs, aussi. Mon idée n’avait jamais été d’avoir un lectorat, mais j’ai vite découvert que beaucoup se retrouvaient dans mes textes et dans mes états d’âmes. Qu’en m’aidant moi-même, je les aidais, eux.

Alors j’ai continué. J’ai présenté sans retenue mes théories sur le comportement humain et sur la sociabilité, sur tous les mécanismes invisibles qui lient les hommes et qui font d’eux, si tant est qu’on sache ce qu’il faut observer, des livres entièrement ouverts, leurs pensées et leurs émotions à la merci de n’importe qui. Puis j’ai commencé à parler de moi, de ma gigantesque dépression dont je ne vois pas le bout. Dépression torpide, voilà comment je l’appelle, car je suis sans cesse dans un état d’oisiveté, d’insensibilité, d’ennui profond. Je me suis peu à peu enfoncée dans cette carapace imperméable aux sentiments, je ne fais plus rien de mes journées, je reste des heures allongée sur mon lit sans penser à rien, et je suis incapable de ressentir la moindre chose. La tristesse, la joie, la surprise, plus rien ne m’atteint. Ne restent plus que cet immense Ennui, ce monstre impossible à rassasier, et mon amour pour Anouk.

*

Quelques heures plus tard, alors que je suis allongée sur mon lit et que je fixe le plafond sans penser à rien, mon ordinateur émet un « bip » aigu que j’interprète comme la réception d’une notification Internet. Sans doute un nouveau commentaire en réponse à mon article.

Et en effet, c’est bien un nouveau commentaire. Et pas de n’importe qui.

Ares2811, le jeudi 27 novembre à 21h05 : « Monaxia, je me retrouve dans chacun de tes mots. Nos proches ont la mauvaise habitude de vouloir nous aider quand bien même on leur a déjà répété un nombre incalculable de fois qu’on ne veut pas de leur aide. Je me demande pourquoi ils s’échinent à essayer de nous sortir de là alors qu’on n’en vaut pas la peine. »

Encore lui. Bien sûr, il ne peut pas se douter que je parle en partie de lui dans mon billet.

D’un soupir, je valide son commentaire et j’éteins mon ordinateur, avant de me rallonger sur mon lit dans l’espoir d’un sommeil qui ne viendra pas.

*

 

Blog « Solitude(s) ». Billet posté le vendredi 28 novembre à 4h37.

« Quand on est sur le point de s’endormir, il y a ce moment, entre le conscient et l’inconscient, entre la vie et la mort, ce moment précis où nos membres sont paralysés, où l’on est incapable de bouger, peu importe à quel point on le souhaite. Certaines nuits, je suis encore assez consciente pour me rendre compte de ce moment. Et c’est pendant ces instants-là que tout revient. Que toutes les peurs remontent, me rattrapent, pour venir m’assaillir, dans ce moment où je suis incapable de me défendre. Je sens une main se presser sur ma gorge, m’étouffer, je les sens dévorer mon cerveau de l’intérieur, petit à petit. Dans ces moments-là, j’ai l’impression que je ne trouverai jamais le sommeil – j’ai l’impression que je ne reverrai jamais la lumière du jour. »

1 personne(s) a réagi à ce contenu :

Ares2811, le vendredi 28 novembre à 4h39 : Je ressens exactement la même chose. La nuit, tout me rattrape ; le pire, ce sont les images. Dès que je ferme les yeux, elles m’assaillent, et impossible de les faire s’arrêter. Alors je garde les yeux ouverts la nuit entière – j’ai trop peur que ce qui se cache derrière mes paupières. Merci, Monaxia.

Téléphone de Stereden. Nouveau message reçu à 5h01.

Ares2811 : Tu dors ?

Stereden : Oui.

Ares2811 : …

Stereden : …

Ares2811 : Tu vas bien ?

Stereden : Arrête de me poser cette question, Ares.

Ares2811 : D’accord. Pardon.

Stereden : OK.

Ares2811 : …

Stereden : …

Ares2811 : Monaxia ?

Stereden : Quoi ?

Ares2811 : Non, rien.

Stereden : OK. Bonne nuit.

*

Pendant la nuit, je rêve de l’attentat. Je n’ai jamais accordé beaucoup d’importance à ce qui s’est passé – trop égoïste pour se soucier du malheur des autres, dirait ma psy –, et depuis un mois, je pensais que je l’aurais comme tout le monde oublié. Mais apparemment, il peuple encore mon inconscient.

Dans mon rêve, je suis Lucie, la sœur d’Anouk. On danse, on chante avec la musique, on hurle, on rit, et on se tient la main. Je suis Lucie et je suis Anouk. Je suis heureuse.

Tout à coup, tout change. Je pleure. La main de Lucie a disparu. Il fait noir. Tout est froid. Je suis à moitié morte et en même temps entièrement morte. Mon corps bouge, mange, survit, mais mon cœur a disparu. L’espoir. Avalé par ces ténèbres infinies.


Tic-Tac-Toe

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5 réflexions sur “Supernova – Deuxième partie

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