Supernova – Première partie

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Le recueil 2015, contenant la nouvelle de Marie, « Comme une histoire »

On vous a déjà parlé du Prix Clara, ce concours de nouvelles organisé chaque année par les éditions Héloïse d’Ormesson et ouvert aux jeunes jusqu’à 18 ans. L’année dernière, La Chameauteure et Leeko vous avaient proposé de lire les textes qu’elles avaient envoyés à cette occasion (respectivement ici et ), et Marie, publiée dans le recueil de nouvelles gagnantes, avait accepté ici de répondre à nos questions concernant sa sélection. Cette année, c’est à mon tour de vous livrer ma nouvelle ! Je sais déjà que je n’ai pas été sélectionnée, mais c’est tout de même un écrit qui me tient à cœur et dont j’aimerais beaucoup recevoir des avis extérieurs.

Ma nouvelle est assez longue donc je vous la posterai en trois parties. Voici la première 😉

N’hésitez surtout pas à me donner vos avis/impressions/conseils en commentaire, ça me ferait très plaisir et m’aiderait beaucoup ! Bonne lecture ! 🙂


Supernova – Première partie

– Stereden ? Youhou, Stereden !

Retour sur Terre. Lola réapparait dans mon champ de vision, sa main s’agitant devant mon visage dans le vain espoir de capter mon attention. Exaspérée, je pousse un soupir et réponds d’une voix morne :

– Quoi ?

– Qui est-ce que tu regardais si fixement ?

Elle demande ça d’une voix mielleuse, avec un sourire censé être complice mais que j’ai immédiatement envie de lui faire ravaler d’un coup de poing

. Comme ça, je ne verrai plus ses horribles lunettes à fleurs, ses joues constellées de boutons, ses cheveux coupés au bol, tous ces détails qui m’horripilent tant. Mais je me retiens, car c’est la seule personne capable de supporter ma présence taciturne. Et il faut avouer qu’elle est assez pratique, parfois. Alors je respire lentement, par deux fois, comme me l’a appris mon psy, et je laisse couler.

– Personne, je réponds finalement.

D’habitude, je ne prends pas la peine de mentir, car je me fiche royalement de ce qu’elle pense de moi. Mais quand il s’agit d’Anouk, je me tais. Anouk, c’est mon secret, je ne le partagerai pas avec la première voisine de table venue. Encore moins avec Lola.

Celle-ci me lance un regard suspicieux. Elle sait bien que je mens, mais je m’en moque. Elle prend une mine renfrognée et se replonge dans son assiette débordante de pâtes en replaçant ses lunettes sur son nez d’un geste machinal.

Deuxième soupir. À force d’étudier ma façon de penser et le comportement des autres, j’en suis très vite arrivée à une conclusion qui s’applique presque tout le temps : la meilleure manière de savoir si l’on apprécie une personne ou non, c’est de déterminer si ses tiques nous agacent, ou au contraire nous attendrissent. J’ai envie de me pendre à chaque fois que Lola remet ses lunettes en place, donc je ne l’aime pas. Je souris béatement quand Anouk fronce son adorable nez pointu, donc je l’aime. Aussi simple que ça.

Et là, j’ai vraiment du mal à m’empêcher de sourire, parce que de ma place, j’ai une vue imprenable sur Anouk. C’est d’ailleurs pour ça que j’ai infligé à Lola, qui courait derrière moi comme un bon toutou, quatre tours de la cantine avant de trouver la place idéale.

Mais aujourd’hui, Anouk ne plisse pas le nez. Elle ne sourit pas de ce sourire que j’aime tant, elle ne rit pas à gorge déployée comme elle le faisait si souvent. Non, aujourd’hui, elle garde la tête baissée et le visage grave. Nombreux sont ceux qui, en passant devant elle, lui adressent quelques mots maladroits de réconfort ou de condoléances. Mais elle ne se déride pas, lève à peine la tête vers eux. Après tout, comment lui en vouloir ? Il y a un mois, des hommes armés se sont introduits dans la salle de concert où elle se trouvait. Leurs balles l’ont frôlée, ont tué sa sœur jumelle, la laissant changée à jamais.

Aujourd’hui, elle revient au lycée après quatre semaines d’absence. Je sens bien qu’elle n’en veut pas, de ces paroles faussement compréhensives – après tout, personne n’a connu sa sœur, scolarisée autre part, et personne ne peut comprendre ce qu’elle traverse. Mais Anouk n’a jamais appris à être méchante. Même après avoir vu sa vie se briser en morceaux, elle fait attention à ne pas blesser les gens. Elle bredouille un merci, de sa voix où perce la solitude, esquisse un petit hochement de tête, de sa tête qu’elle garde toujours baissée pour ne pas qu’on voie ses larmes. Délicatesse. Force. Ne pas montrer que leurs attentions lui rappellent à chaque instant sa perte, son chagrin infini. Je me demande comment elle fait pour se soucier encore de ça alors qu’elle a tant perdu.

Anouk a décidé quelque chose.

Les hommes en noir lui ont pris sa sœur, et une partie d’elle-même – mais ils ne prendront pas ce qu’il lui reste. C’est cela que je ressens confusément dans ses gestes, dans ses murmures.

Et mon admiration pour elle n’en est que plus forte.

Je ne sais pas à quel moment exactement j’ai compris que j’aimais Anouk. Avant, je ne savais pas que j’aimais les filles. Je ne savais même pas que j’étais capable d’aimer, à vrai dire. J’étais tellement emmurée dans ma haine des autres que j’ai eu du mal à réaliser que certains avaient échappé à mon antipathie.

Il y a d’abord mes parents, que j’aime plus que tout.

Et puis Anouk. Anouk, arrivée dans ma vie un matin d’automne, à la rentrée des classes.

C’est tout. Ces trois êtres sont les seuls à accomplir l’exploit de me sortir de la carapace de haine que je me suis forgée petit à petit.

Mais ironiquement, ce sont ceux auxquels je parle le moins.

Maman et Papa travaillent sans arrêt. La plupart du temps, je suis déjà couchée quand ils rentrent – et ça, c’est quand ils ne sont pas en voyage d’affaires.

Et Anouk, je n’ai jamais osé lui adresser la parole. C’est bête à dire, parce que si elle était simplement au courant de mon existence, peut-être qu’elle réaliserait, elle aussi, que nous sommes faites l’une pour l’autre.

Mais rien à faire – je n’y arrive pas. Pourtant, je n’ai rien de timide. C’est peut-être ce quelque chose dans ses yeux pétillants, dans ses cheveux de feu, dans sa joie de vivre inébranlable, qui m’a retenue de faire le premier pas.

Mais ça, c’était avant. Anouk était une étoile, et maintenant, Anouk s’est éteinte. Elle a explosé en une multitude de flammes qui sont venues brûler son entourage. L’étoile est morte, remplacée par le néant. Supernova.

Et je suis bien décidée à aller regarder de plus près à quoi elle ressemble maintenant.

*

Clac. Clac. Clac. De l’autre côté de l’immense bureau, Docteur Ria frappe son stylo contre son cahier avec la régularité d’une pendule. Les tic tac de l’horloge accrochée au mur résonnent dans la petite pièce. Dans la salle d’à côté, j’entends le bruit régulier et continu d’un clavier sur lequel quelqu’un tape frénétiquement. La poitrine de ma psy se soulève et se baisse en rythme avec sa respiration enrhumée. Inspirer, expirer, inspirer, expirer, inspirer, expirer…

Dans mes oreilles, tous ces bruits, cette régularité, prennent des proportions énormes, et je ne peux m’empêcher de me mettre la tête dans les mains de peur qu’elle n’explose.

Je tente de toutes mes forces de commander docteur Ria par la pensée pour qu’elle dise quelque chose. Pitié, n’importe quoi. Tout sauf ce silence bruyant qui me vrille les tympans.

Mais elle continue à me fixer, comme si c’était à mon tour de parler. Alors je me décide :

– Hum…

J’attends qu’elle vienne à ma rescousse, mais elle reste silencieuse et son regard se fait plus insistant.

– Je…

– Oui ? Stereden ?

– Je… N’ai rien à dire.

Elle a un petit rire. Et demande :

– Tu en es sûre ?

– Euh… Oui.

À ces mots, elle sourit, comme si elle en savait bien plus que moi.

– Je crois, au contraire, que tu as énormément de choses à dire, Stereden.

– Vraiment ?

Le défi perce dans ma voix. Elle commence à me taper sur les nerfs, avec ses airs de Je-sais-tout.

– Oui, vraiment.

– Par exemple ?

– Je crois que tu as des tonnes de choses intéressantes à dire, mais que tu ne les dis pas, parce que tu penses que c’est plus facile de les garder pour toi.

– Et qu’est-ce qui vous fait dire ça ?

– Il n’y a qu’à voir tes notes en dissertations, Stereden. Tu sais des choses, tu penses des choses, tu as une capacité de réflexion exceptionnelle.

– Je…

– Et puis ce blog, que tu tiens…

Je regretterai toute ma vie de lui avoir parlé du blog.

– C’est plus facile, pour toi, de s’exprimer sans qu’on voie ton visage, n’est-ce pas ?

– Vous ne savez rien de moi !

Je me lève. Elle hausse les sourcils, prend une boite sur son bureau et me la tend.

– Du calme, Stereden. Un bonbon ?

Bizarrement, la vision de docteur Ria me proposant un bonbon suffit à me calmer. Je me rassois sans en prendre.

– Bon. Changeons de sujet. Comment va Lola ?

– Lola… ? je répète, prise au dépourvu.

– Mm-hm. C’est bien comme ça que s’appelle ton… amie, non ?

– Euh… Oui. Elle va… bien, j’imagine.

– Tu imagines ?

– Je ne lui ai pas vraiment demandé.

– D’accord. Et quelle est sa couleur préférée ?

– Sa couleur préférée ?

– Oui.

– Je…

– C’est ça. Tu ne sais pas non plus.

Je hausse les épaules sans comprendre où elle veut en venir. Qu’est-ce que ça peut bien me faire, de ne pas connaitre la couleur préférée de Lola ?

– Quand était la dernière fois que tu as adressé plus de trois mots de suite à Lola ?

Je reste silencieuse.

– Stereden, je crois que tu devrais faire un peu plus attention à tes amies.

– Ce n’est pas…

– Lola te considère comme son amie, je crois que tu es importante pour elle. Alors essaie de lui demander sa couleur préférée, d’accord ?

Je soupire. C’est complétement idiot. Pourquoi est-ce que j’irai faire croire à Lola qu’elle m’intéresse ?

– Bon. Et comment va… Ares, euh… Deux-mille huit-cent onze ?

Nouveau soupir.

– Il va… Je ne sais pas. Je peux partir ?

– Tu peux partir quand tu veux, Stereden. À la semaine prochaine.

Sans répondre, je quitte la salle en maudissant cette femme qui utilise tout ce que je lui confie pour me faire culpabiliser de l’horrible personne que je suis. Ce qu’elle a dit sur moi, sur mon problème avec les gens, je ne peux pas le supporter. Je ne parle pas aux gens parce que je n’en ai pas envie. C’est tout. Et surtout pas parce que j’en ai peur.

Mais quand je pense à Ares2811, je commence à comprendre où docteur Ria voulait en venir. N’est-ce pas le besoin de parler qui m’a poussé à cliquer sur l’icône « Message » à côté de son pseudo, ce jour-là ? N’était-ce pas ce flot de pensées, de réflexions, de sentiments, qui m’étouffait et me prenait tant la tête que je cherchais désespérément n’importe quel moyen d’alléger mon esprit ? J’ai envoyé un message à Ares2811 parce que je voulais parler à quelqu’un et que je n’ai aucune idée de comment le faire en vrai.


A suivre… si ça vous plait ^^

Tic-Tac-Toe

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6 réflexions sur “Supernova – Première partie

  1. Pingback: Supernova – Troisième partie | Aldiaphora

  2. Pingback: Supernova – Deuxième partie | Aldiaphora

  3. C’est… Très beau. J’ai un peu moins aimé le début, avec Lola, mais dès que tu commences à parler d’Anouk c’est… Oui c’est très beau. Et j’aime beaucoup Stereden, ton personnage principal. Elle… Je sais pas trop comment dire ça mais elle a l’air… intéressante… enfin elle a l’air bien plus profonde que son attitude en public la fait paraître. Enfin je crois. Bref. Bien envie de lire la suite 😉

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