Un vent de génie

La Horde du contrevent couvLa Horde du Contrevent d’Alain Damasio, éditions Folio SF, 703 pages

Si vous suivez mon journal de bord en BD, vous savez que j’ai lu La Horde du Contrevent d’Alain Damasio. Eh bien, je l’ai fini… Et c’était éprouvant ! C’est parti pour la chronique d’un roman exceptionnel, dans tous les sens du terme.

L’histoire se déroule dans un monde où le vent souffle partout et toujours, sans aucune exception. Les habitants se sont accommodé de cette caractéristique, mais une grande question subsiste : d’où vient le vent ? À chaque génération, vingt personnes sont formées dès l’enfance pour former un groupe, une horde, et passer le reste de leur vie à avancer contre le vent, le plus loin possible, jusqu’à l’Extrême-Amont, l’origine du vent, là où aucun humain n’est jamais allé, là où se trouvent les dieux, les réponses, tout. Et nous, nous suivons la progression de la 34ème Horde du Contrevent.

Ce livre est… Je ne sais pas par où commencer. Il est définitivement spécial, et sa lecture change vraiment quelque chose, aussi mélodramatique que ça puisse paraître.

Je pourrais vous dire que l’histoire est passionnante, haletante, intéressante, que les personnages sont attachants et admirables, que l’écriture est belle, et c’est tout à fait vrai, mais il y a quelque chose de plus. C’est surtout que ce livre a une porté philosophique énorme, en fait. Les thèmes philosophiques abordés au fil des pages sont innombrables : principalement, c’est l’amitié, la volonté, la poursuite du but, le courage, la solitude, le lien, le deuil, l’inconnu… Mais surtout, le livre entier est une longue interrogation sur le sens de la vie : le but final, atteindre l’Extrême-Amont, est plus ou moins une métaphore de la réponse à cette grande question (que personne ne me sorte 42). Ça semble sans doute terriblement ennuyeux, dit comme ça, mais ça n’est pas le genre de philosophie à la Victor Hugo (avec tout le respect que je lui dois), avec des chapitres entiers remplis de questions dramatiques, c’est plutôt en filigrane, avec une subtilité extraordinaire, on la devine derrière les mots des personnages, sans qu’eux-mêmes en soient conscients. Voilà, c’est ça, la grande force du livre : chaque paragraphe est raconté par la voix d’un des vingt-trois membres de la horde, mais aucun ne parle, ne sous-entend ou même ne comprend tout ce que le lecteur devine pourtant très vite.

L’exemple le plus énorme, c’est la toute, toute fin (no spoil). La dernière ligne. Je l’avais devinée dès le début, vraiment, c’est juste… tellement évident ! Pourtant, c’est à des kilomètres de ce que les personnages imaginaient. Cette évidence, je pense qu’elle est volontaire de la part de l’auteur, même s’il ne laisse aucun indice, absolument rien de rien dans le livre qui pourrait laisser présager cette fin. C’est juste que nous, avec notre compréhension du monde dans lequel on vit, ça nous semble transparent dans le monde de la horde, alors que c’est loin de l’être pour les personnages, qui ont une connaissance de leur Terre bien plus incomplète que nous de la nôtre.

Ce sont ces interrogations vertigineuses, cette subtilité immense dans leur introduction, le message à la fois évident et délicat véhiculé par La Horde du Contrevent, qui en font un livre porteur d’une force qui va inévitablement vous secouer. C’est un livre comme je n’en ai jamais lu, sans hyperbole, et je pense que les questions qu’il a éveillé en moi me resteront longtemps. Quand je l’ai fini, je suis restée hébétée quelques jours, à y penser tout le temps, en rêver, en cauchemarder ! Pourtant, ça ne sera pas un livre que je relirai (comme je le fais avec tous mes coups de cœur en principe), c’est juste… un autre type de lecture.

En revanche, cette puissance dont je vous parle a aussi ses « mauvais » côtés : ne lisez surtout, SURTOUT pas ça à un moment où vous vous sentez mal. Au début, ça va, c’est tranquille, mais dans les, disons, 350 dernières pages, ça va crescendo : c’est de plus en plus fort, violent et dérangeant, profondément. (Par exemple, j’ai essayé de lire un passage vers la fin dans l’espoir de me détendre dans un moment où j’étais totalement abattue (suite aux attentats de Turquie et de Belgique), et ça m’a juste… encore plus vidée. Passé une nuit horrible après ça. Bref, soyez pas bêtes comme moi, attendez d’aller mieux avant de vous y mettre. C’est réellement éprouvant.)

Vous l’aurez compris : ce livre a une portée exceptionnelle et est absolument immanquable. Par contre, jusqu’ici, cette chronique peut donner l’impression d’être à propos d’un essai philosophique, ou de je ne sais quel autre livre peu accessible et ennuyeux pour qui ne veut pas faire d’effort. Je vais donc finir en vous disant que non, non non non, loin de là, même en restant totalement fermé aux questions soulevées par ce livre (et l’auteur est tellement talentueux dans sa manière de les rendre évidentes et subtiles à la fois que je ne crois pas que ça soit possible), il reste génial pour tout lecteur parce que son histoire est géniale ! C’est une aventure, certes au sens philosophique, mais aussi au sens direct, épopée, aventuriers, exploration, action, combats, fantasy, suspens insoutenable, tout ça ! Certains passages sont haletants.

Et pour les amoureux de la langue, c’est encore mieux : ce roman est aussi étonnamment novateur et inventif dans sa forme de narration. Il y a un millier de détails passionnants qui, ensemble, font de La Horde du Contrevent un plaisir à découvrir. Par exemple : à chaque personnage est assigné un signe (π, √, >, ƒ…), et chaque paragraphe débute par un de ces signes, indiquant ainsi quel personnage raconte. Chacun de ces narrateurs a son propre style, on sent aussi son caractère pointer dans sa manière de raconter… Autre détail, les pages sont numérotées à l’envers : on commence à la 703ème pour finir à la 1ère, comme un décompte qui marque l’avancée inexorable vers le but final, l’Extrême-Amont. Et encore mieux : le livre a son vocabulaire propre. Il y a certains mots et verbes, employés couramment par les personnages dans leur narration de l’histoire, qui sont des néologismes qu’on ne finit par comprendre que petit à petit, au fil de la lecture ! Je trouve ce système merveilleux. C’est une des raisons, avec la sorte de science qui est développée très précisément dans le livre et qui ne s’applique qu’à son monde, que l’univers du roman semble si complet et tangible.

Autre fait étrange, les 700 pages en paraissent à peine 300. Certes, l’épopée est longue, le livre est complet, mais on suit les personnages d’environ 35 ans à 45 ans, si je ne me trompe pas. Et dix ans, en 700 pages, ben… ça passe pas. Du coup, parfois, on a un chapitre qui se déroule littéralement deux ans après le chapitre précédent ! Et souvent, ces transitions se font dans un moment clé : du type « *tel passage* est exceptionnellement difficile, nous tenterons de le passer demain. », fin du chapitre, chapitre suivant, « Cela fait un an que *personnage très important* est mort, emporté dans *le passage*. » C’est vraiment spécial à suivre, du coup, ça semble irréel, troué, mais encore une fois, je crois que c’est volontaire de la part de l’auteur. Ça donne l’impression indescriptible d’être un spectateur impuissant des vies qui passent, même si on l’est évidemment en tant que lecteur, mais là… Je sais pas, ça a une dimension nouvelle.

Bon, je crois que j’en ai fait assez pour aujourd’hui. Vous avez sans doute l’impression que j’en fais des tonnes et des tonnes, pourtant, j’ai l’impression d’avoir complètement échoué à exprimer tout ce que ce roman a d’exceptionnel. Mais vous avez au moins compris ça : lisez-le, c’est le plus immanquable des immanquables, vous en ressortirez différents, c’est un livre incroyablement unique, et vous ne vous rendrez compte de toute sa porté que de cette manière !

PS : Promis, un jour, vous aurez un article de moi qui ne sera pas du fangirlisme hystérique. Un jour. x)

Signature Violette

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17 réflexions sur “Un vent de génie

  1. Voilà…il faudra que je te donne mes impressions…je te prépare quelquechose. Il faut que j’arrive à faire une synthèse, parce que le ressenti est multiple, varié, il va dans tous les sens, selon les passages du roman…pas facile à exprimer…
    On se revoit avant sur Stuttgart en bd….ça va me manquer, ça!
    Tu as vu, tic prend le relais…j’avais peur que ce soit trop « pareil en moins bien », mais non, c’est différent et ça fonctionne aussi!

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    • Wa, merci ! J’essaye toujours de faire des critiques construites et ça me fait super plaisir que tu le ressentes en lisant le tout ^^
      Et je suis contente de t’avoir donné envie 😉

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  2. Waaaaah La horde du Contrevent ! Un traumatisme qui reste gravé en moi ! Un livre magique ! J’approuve cette critique !
    ( Tel traumatisme que je dis « Yack » tout le temps xD )

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