Oiseau Vagabond

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(l’édition 2014 avec un de mes pitits playmobils chéris)

A mon tour, après Leeko, de vous présenter ma nouvelle que j’ai envoyée pour le prix Clara !
(si vous voulez plus d’information sur le prix, allez voir son article ici)
Bonne lecture, et n’hésitez pas à commenter ! 😀


L’oiseau

Je regarde mes orteils gelés s’agiter au bout de mon lit. Ils semblent crier au supplice que je les renvoie au plus vite au fond de la couette, mais j’aime bien les voir ainsi. Ils frémissent comme de petits papillons, blancs comme la neige.
Dehors, j’entends déjà les voitures rouler le long de la route, alors que mes volets ne filtrent encore que la lumière des réverbères. Quelques rais orangés se glissent entre les charnières du bois, et enveloppent chaudement la pièce d’un doux halo. Je voudrais pouvoir encore dormir un peu, mais mes paupières s’ouvrent toutes seules à peine les ai-je fermées.
Résignée, et à moitié endormie, je laisse glisser mes jambes hors de mon lit et pose mes pieds sur le lino. Il est frais, mais sans doute moins que le givre qui borde la fenêtre en une fine couche blanche et craquelée.
Je me courbe en avant et ma main plonge sous mon lit pour attraper mes chaussons. Le bout de mes doigts caresse le sol poussiéreux ; je souris. Ce n’est pas que j’aime la crasse, mais je déteste les odeurs de désinfectant et le propre en général. Sous tous mes meubles, entre chaque fibre de mes vêtements doivent se nicher de petits paquets de poussières…
Enfin, je sens mes chaussons sous ma paume et les ramène vers moi avant d’y glisser les pieds. Pour peu, j’entendrais presque mes orteils soupirer de soulagement.
Étouffant un bâillement, je saisis ma robe de chambre posée sur une chaise en me levant et me dirige vers la fenêtre. La poignée intérieure elle-même est glacée. Je la fais pivoter dans un grincement qui m’arrache une grimace et ouvre la vitre. Puis je pousse mes volets pour laisser entrer un peu plus la lumière. Un vent glacé me gifle aussitôt le visage, mais je souris encore un peu plus. En bas de l’immeuble, j’aperçois les gens grognons aux nez rougis pas le froid, aux écharpes plus épaisses que le reste de leurs vêtements, et aux grommellements sourds du matin. Le soleil pointe à peine le bout de son nez à l’autre bout de la ville, caché derrière de hauts buildings et seule une faible lumière jaunâtre éclaire les passants.
Je referme soigneusement la fenêtre dans un petit claquement lorsque le froid commence à me piquer le nez ; je n’ai pas spécialement envie de tomber malade. Les bruits de la rue sont alors comme enveloppés dans du coton.
Mes pas me conduisent presque automatiquement vers la cuisine. Les paupières encore un peu lourdes, j’allume la gazinière sous la casserole remplie de lait que j’ai préparé la veille. La surface du liquide blanc est plane, lisse comme un champ recouvert de neige fraiche.
Bercée par le klaxon des voitures, je fixe d’un œil vague le lait qui chauffe. Mon poignet agite machinalement une cuillère en bois dans le liquide afin qu’il ne brûle pas au fond, tandis que je somnole presque, appuyée contre le meuble.
Une sensation de chaud coulant le long de ma jambe me réveille en sursaut. Je pousse un petit cri en voyant l’étendu des dégâts : ma robe de chambre bleue est maculée de longues trainées blanches de lait, et ce dernier se déverse un peu plus chaque instant sur la gazinière. Je peste en éteignant sous le feu, stoppant les flots bouillonnant, et regarde ce qu’il reste au fond de la casserole. Mon poing s’abat de rage sur le plan de travail ; à peine de quoi me faire une tasse.

Les voitures filent devant moi sans qu’aucune ne s’arrête. Je serre un peu plus mon écharpe contre moi et frissonne. Le soleil désormais maitre du ciel me caresse la joue, mais le froid qui me gifle le visage à chaque bourrasque de vent prend le dessus.
Je lève les yeux vers le ciel. Aucun nuage blanc, juste le ciel bleu, mais aussi une triste masse de brume étrange, fine, grisée. Je souris tristement en baissant la tête vers mes pieds frileux. Aucun nuage, aucun oiseau… Je préfère ma Bretagne natale au bord de la mer, bercée par les vagues, le ciel noyé d’oiseaux, plutôt que ce Paris pollué et bruyant.
Enfin, le petit bonhomme passe au vert et je m’engage sur le passage piéton, enveloppée par la masse de gens qui traversent à mes côtés. Les hommes d’affaires, les femmes aux hauts talons perçant le vacarme de la ville, les SDF qui changent de trottoir, les pickpockets aux aguets. Pour ma part, je n’aurais que ma guitare à me faire voler, et je la tiens fermement dans ma main gauche gantée de laine grise.
Je parcours encore quelques trottoirs, et m’engouffre dans une bouche de métro.

La paume de ma main se pose sur le bois et j’inspire un grand coup. L’air tourbillonne dans ma tête. Les doigts de ma main droite se posent sur les cordes, délicatement, comme des oiseaux sur un fil électrique, le manche calé dans ma paume sèche. Et, de ma gauche, je pince une corde. Puis une autre.
Mes paupières se ferment, mes lèvres tremblent sous mes murmures. Puis ma voix s’élève dans le tunnel. Elle résonne, s’écrase contre les murs, les engins qui passent et s’en vont presque aussitôt, rebondit comme un félin. Je le sens, elle vibre dans mon cœur, s’envole comme un oiseau, traverse, s’échappe dans chaque partie de mon corps et me plonge dans un état unique.
J’ouvre les yeux. Quelques curieux me regardent, certains tapant distraitement du pied sur le béton, d’autres lèvent un instant les yeux de leur mobile.
« Alors j’oublie tout le reste et c’est comme si je disparaissais. J’éprouve comme un changement dans mon corps et une sorte de feu dans tout mon corps. J’suis simplement là, je vole juste comme un oiseau… »*
Cette citation de mon film favori résonne dans mon crâne comme chaque fois que je chante. Elle se mêle à mes pensées, les enveloppe de brume comme pour que je ne pense plus qu’à elle. Un instant, je me sens Billy, je me sens voler.
Un train freine en crissant. Ma bouche se tord légèrement en une grimace, mais je chante avec encore plus de ferveur. Les badauds s’arrêtent, de plus en plus nombreux. Ils se balancent distraitement d’un pied sur l’autre, ou tape de la main sur leurs cuisses. Un jeune homme au sourire gentil et aux lèvres gercées se penche sur le petit carré de toile qui j’ai posé par terre et y dépose une petite pièce. Je lui fais un clin d’œil, rayonnante, avant de me lever de mon tabouret pour aller danser entre les gens. La musique fait voler mes jambes, ma voix, je glisse entre les passants pressés, m’arrête devant l’un d’eux, repars en riant. Les notes m’habitent comme un parfum de liberté.
Et toujours, je chante, comme un oiseau ivre d’insouciance.
« Cling ! Cling ! »
Les pièces tombent. Le carré de toile a disparu, enseveli.

Les lampadaires éclairent la nuit comme des petites lucioles ; faiblement dans le manteau sombre de l’obscurité. Je marche d’un pas vif. Plus que deux rues et mon immeuble m’apparaitra. Le froid mord mes joues, mes jambes ; je n’ai qu’une hâte, c’est de me blottir sous une couverture devant une série de télévision idiote. Pour le moment, je n’ai que le bruit des talons de mes bottines comme accompagnement, et il résonne froidement contre le trottoir.
La journée a été très réussie. Beaucoup de gens se sont arrêtés, et j’ai eu le droit à quelques modestes ovations à la fin de certaines chansons. Rougissante, je les ai salués en révérence. J’ai beau chanter pour les autres, je déteste être le centre d’attention. J’essaie généralement de m’éclipser rapidement après mes prestations pour ne pas avoir affaire à ces généreuses félicitations publiques.
Au détour de la seconde rue, alors que ma tête est encore embrumée des vibrations des cordes de guitare, j’entends une sirène de police. Elle vrille dans mes tympans congelés ; d’abord un minuscule bruit, comme le chant d’un oisillon, puis mes mains se plaquent instinctivement sur mes oreilles tant elle se rapproche. Les lumières rouges et bleues me tournent dans les yeux, elles m’éblouissent ; je porte une main à mes yeux douloureux.
Le véhicule s’arrête près moi, à quelques mètres à peine, à l’entrée d’une petite ruelle. La sirène s’est arrêtée, seul le gyrophare tournoyant perce encore la nuit. Il éclaire comme la lumière d’un phare, circulairement, le pâté de maisons. C’est drôle, de voir ces immeubles se couvrirent un instant de bleu et de rouge, avant de repasser dans l’obscurité la plus totale. Les portes ternes deviennent un instant bariolé.
Curieuse, je m’approche.
-Ne bougez pas !
Quatre silhouettes noires sursautent dans un bruit de métal contre le bitume. Des bombes de peinture roulent sur le sol. Sur le mur, des gouttes de peinture glissent comme des larmes sur des joues, mais je semble être la seule à m’attarder sur le côté poétique de la situation.
Les policiers commencent à courir pour attraper les jeunes tagueurs, et ces derniers s’enfuient aussi vite que des lapins. Leurs silhouettes s’échappent dans la rue comme des courants d’air.
L’une d’elle trébuche soudain sur une cagette de bois brisée au sol, à peine quelques mètres parcourus. Son menton heurte le sol, je l’entends gémir tandis que les policiers l’ont presque rattrapée. Les autres fugitifs se sont déjà évanouis dans l’obscurité de la ruelle, ne se souciant pas le moins du monde de leur amie.
Elle est faite. Les policiers ralentissent déjà pour l’interpeller.
Une vague de compassion gonfle mon cœur. Après tout, elle est un peu comme moi, une vagabonde de la ville.
-Anna !
J’ai crié assez fort pour que les policiers et la jeune fille à terre, terrorisée, se retournent.
-Madame, ne restez pas là, m’interpelle l’un d’entre eux. Vous ne de…
Je l’ignore royalement et me dirige vers la pauvre adolescente, l’air terriblement en colère.
-Anna ! Combien de fois t’ai-je dit de ne pas trainer avec eux !
La jeune fille me regarde d’un air incertain. Une petite lueur brille au fond de ses yeux, hésitante. Je la fixe d’un air un peu plus fâché encore. Elle baisse la tête, et je soupire presque de soulagement ; elle a compris mon manège.
-Pardon, maman, me murmure-t-elle, les yeux fixés sur le sol, les larmes dans la voix.
J’ai beau savoir que ses larmes ne sont pas pour moi, que c’est la peur qui se déverse sur ses joues, mais me faire appeler « maman » me fait tressaillir. Je continue, un peu tremblante.
– Dépêche-toi ! Papa est fou d’inquiétude ! Mon dieu, mais tu vas nous rendre cinglés !
Les policiers me regardent d’un air perplexe.
-Vous êtes sa mère ?
-Non, Elisabeth II.
-Restez polie, me menace l’un des hommes en pointant sa matraque vers moi. En plus, vous me paraissez bien jeune pour être sa mère…
Avoir une matraque pointée sur la poitrine ne me rassure pas vraiment, mais je ne me démonte pas et lui lance un regard noir.
-Les gosses, je réplique, ils n’arrivent pas forcément quand on les veut. Si vous m’obligez à sortir nos papiers, permettez de vous dire que vous me fer…
La jeune fille se lève et m’enserre la taille en sanglotant ; la fin de ma phrase s’évanouit au fond de ma gorge. Je sens ses larmes mouiller mon pull, mais je ne dis rien et caresse ses cheveux ébène en lui chuchotant à l’oreille.
-Chut… chut… ça va aller…
Un des agents me fait un geste lasse.
-Bon, allez y, emportez-la votre gamine…
L’homme à la matraque grommelle. Je lui jette un dernier petit regard triomphant presque imperceptible alors que ses yeux me lancent des éclairs à travers la vitre de la voiture lorsqu’elle me dépasse.
La jeune fille se décolle de moi et rougit. Je pose mes poings sur mes hanches avec un petit sourire.
-Bon. Il va falloir qu’on s’explique, toutes les deux…

Mes chaussures grattent le paillasson et je les balance dans l’entrée en enlevant mon écharpe. Derrière moi, je la sens, hésitante, sur le palier.
-Allez, viens, lui lancé-je depuis le salon, après avoir accroché écharpe et manteau sur une patère dans le vestibule.
Elle apparait quelques secondes plus tard dans l’encadrement de la porte, les yeux fixés au sol, un peu perdus, son sac bandoulière glissant de son épaule.
-Pose ton manteau, et rejoins-moi dans la cuisine.
Si je ne lui donne pas d’ordre, elle resterait plantée des heures là, j’en suis certaine. Elle obéit alors sagement et s’assoit sans un bruit sur une des chaises en bois de la cuisine.
Je saisis la casserole posée près de l’évier et lui demande :
-Tu veux quelque chose ?
Elle rougit un peu, et hoche la tête.
-Tisane ?
De nouveau, elle acquiesce. J’ouvre le robinet d’eau et remplis le récipient avant d’allumer la plaque électrique. La jeune fille regarde le sol.
Je soupire.

L’eau file dans les tasses comme un petit animal avide de liberté, et j’y plonge les sachets de tisanes. Lorsque je pose la tasse fumante devant elle, elle s’empresse de la saisir entre ses doigts engourdis par le froid et souffle sur la fumée pour la refroidir. Cela me fait rire, de la regarder ainsi, aussi vulnérable. Je souris en touillant mon breuvage fumant, et la regardant boire à grandes gorgées.
-Comment tu t’appelles ?
Je lui ai posé cette question d’une voix douce, mais cela a dû la surprendre car elle sursaute et renverse un peu de tisane sur la table. Maladroitement, elle l’essuie de sa manche en rougissant une énième fois puis replonge la tête dans son bol. Alors que je crois qu’elle ne répondra plus à ma question, je vois sa tête émerger de la fumée.
-Violette.
Elle lève complètement la tête et plante ses yeux bruns dans les miens.
-Et toi ?
-Mina, je réponds en souriant. Finalement, elle parle, me tutoie même.
Les yeux curieux, elle regarde ma guitare.
-Tu veux savoir ce que je faisais avec cette guitare ? lui demande-je.
Violette hoche la tête, les yeux fixés sur l’instrument.
-Je suis chanteuse dans le métro, j’annonce assez fièrement en posant mon bol sur la table pour faire mon petit effet.
La jeune fille relève la tête et écarquille les yeux.
-Qu’est ce qu’il y a ?
-C’est pour ça que je t’… euh, vous ai déjà vu, me répond-elle finalement après un silence.
Je hausse les épaules.
-Sans doute.
Elle rougit en tordant ses mains sous la table, le regard fuyant.
-Oui, enfin non… Je ne vous ai pas vue dans le métro…
Je fronce les sourcils en arrêtant le mouvement de basculement de mon bol pour faire couler la tisane dans ma gorge. Comment cette gamine pourrait-elle faire le rapprochement entre mon activité de chanteuse vagabonde sans m’avoir vu dans le métro ?
Elle a l’air de vouloir disparaitre sur sa chaise, mais continue :
-Je… mon papa… c’est le gendarme qui t’a emmené à la gendarmerie l’autre jour…
Cette fois, c’est à moi d’ouvrir les yeux comme des soucoupes. Je me rappellerai toujours de ce crétin venu m’interpeller après la plainte d’une vieille peau qui se plaignait que je faisais trop de bruit dans le métro. Ces yeux respirant l’idiotie qui me regardaient d’un air narquois alors qu’il me faisait monter dans sa voiture.
-Ton père ! je m’exclame. Ce… ce… CON !
Elle devrait se décomposer un peu plus, voir avoir les larmes aux yeux et s’excusant désespérément ; au contraire, elle glousse.
-Oui, ce con, comme vous di… Je peux vous tutoyer ? C’est pas pour paraitre malpolie mais je suis pas très…
Je secoue la tête en riant.
-Oui, bien sur. Tu ne défends pas ton père ?
-Oh, non, répond Violette en haussant les épaules d’un air indifférent. Tu crois vraiment qu’il apprécierait savoir que je tague les rues voisines ? Non, bien sur. Avec lui, il faudrait que je sois la fille parfaite aux robes blanches immaculées, brillante partout, polie, et qui irais faire de grandes études dans je ne sais quel grand lycée, conclut-elle en agitant distraitement sa cuillère au fond du bol. Il m’élève comme un oiseau sauvage dans une cage… murmure-t-elle comme pour elle-même.

Je ne sais pas si c’est le rai de lumière éphémère sous ma porte ou les bruits nocturnes de la rue qui me réveillent, mais je me sens insidieusement tirée de mon rêve peuplé de kangourous gambadant sous la pluie en chantant. Mes paupières lourdes vacillent un instant ; je tourne la tête vers mon réveil : 2h47. Mes sourcils se froncent presque malgré moi tandis que je m’assois sur mes coudes, toute à fait réveillée. La lumière s’est éteinte sous la porte, plongeant de nouveau ma chambre dans l’obscurité.
Silencieusement, je me lève et traverse ma chambre à pas de loups. Ma porte n’est pas fermée. Alors, je la pousse délicatement. A travers l’entrebâillement, j’aperçois Violette. Elle est assise sur le rebord de la fenêtre qu’elle a ouverte, les jambes dans le vide, les coudes posés sur la petite balustrade. Je ne vois pas son visage, caché par ses cheveux noirs qui tombent en rideau sur ses fines épaules, mais j’entends une petite mélodie. Comme le chant d’un oiseau, pure. Une bourrasque de vent fait voler ses cheveux en arrière.
Elle a glissé une flûte entre ses lèvres et joue comme au ralenti, égrainant les notes doucement, les yeux fermés.
Je ne bouge plus. J’ai presque peur de briser cet instant, cette petite bulle de magie.
Alors, silencieusement, je me laisse glisser contre le mur et reste là, à l’écouter, assise par terre. La mélodie de l’instrument glisse dans mon corps comme un vent nouveau, une fraicheur glaciale et revigorante comme après des années de captivités dans une cellule. Je surprends mes propres pensées incongrues ; je n’ai jamais vécu dans une cellule, comme puis-je savoir le sentiment que cela pourrait-il procurer ?
Le murmure qui s’échappe de mes lèvres ne m’appartient même plus. Doux, il se glisse sous la porte, bourdonne comme une petite luciole à travers les pièces. Je sais que Violette m’a entendue ; la mélodie n’est plus seule, elle attend, accompagne mon murmure. Ils dansent l’un avec l’autre, tourbillonnent dans la nuit. Les paupières closes, la tête lâchée contre le mur, mon murmure s’étouffe un peu plus à chaque syllabe et bientôt, seul le bruit des voitures roulant en bas de l’immeuble danse dans la nuit. La flûte s’est arrêtée.
Je tourne la tête dans l’entrebâillement de la porte. Violette me regarde elle aussi.
Un instant, on se regarde sans rien dire, comme deux félins traquant la même proie. Nos yeux se parlent sans un bruit ; les siens brillent, et je jurerais que ce n’est pas seulement le reflet des lampadaires dans ses pupilles, une trainée luisante lui barre la joue.
Et puis, doucement, le vent referme la porte dans un petit claquement. Mes jambes me remettent debout ; je me glisse sous les couvertures et ferme les yeux. Je l’entends refermer délicatement la fenêtre, tirer les rideaux et s’allonger sur le petit matelas que je lui ai installé. Et à cet instant, je sais qu’on reste toutes les deux, à fixer le plafond, en attendant le sommeil.

Elle ouvre le frigo.
-Oh, des œufs ! Je peux me faire un œuf au plat ?
Violette me regarde d’un air suppliant, tandis que j’éclate de rire. Elle rit un peu elle aussi, un peu gênée quand même, et s’excuse presque :
-Ma maman est anglaise. Du coup, dès que je vais la voir en Angleterre – oui, mes parents sont séparés…-, j’ai le droit à des breakfasts typiquement anglais du tonnerre ! Chez mon père, il ne veut pas, il lui dit que ça lui rappelle trop maman… Oui, je sais, je n’ai pas l’air vraiment anglaise, ajoute-elle en regardant du coin de l’œil ses cheveux noirs.
-Mais oui, vas-y, tu peux même t’en faire plus d’un, tu sais, je lui réponds en retirant mon lait du feu.
-C’est vrai ? Oh, merci, merci Mina !
Elle me saute au cou en riant. Je manque de renverser ma casserole mais je ris un peu plus et la fais tournoyer dans la cuisine alors qu’elle pousse des petits cris stridents. Quand je la repose, son œil brille de malice.
-Je vais me faire mes œufs. Mais tu ne perds rien pour attendre.
Elle éclate d’un rire cristallin. Je vais m’asseoir à la table en souriant, et la regarde cuire ses œufs d’une main experte.
-Dis donc, tu as fait ça toute ta vie ou quoi ?
Elle sourit fièrement en faisant glisser l’aliment dans son assiette.
-Maman m’a tout appris. Tu en veux un ?
Je m’apprête à refuser, mais le jaune dégoulinant qui s’échappe de l’œuf lorsqu’elle le perce me fait totalement changer d’avis.
-Hum… oui !
-Tiens, prend celui-ci, dit-elle en me tendant son assiette. Je prendrais le prochain !
Je pique de ma fourchette dans l’aliment et l’enfourne dans ma bouche. Mes yeux se ferment de plaisir ; j’ai l’impression de revenir chez ma grand-mère quand j’étais petite, le soir. Le blanc fond dans ma bouche, et ses bords délicatement dorés se brisent contre mon palais. Quand au jaune, il se glisse partout dans ma bouche, et coule dans ma gorge comme un délicieux sirop.
-Alors, c’est bon ? me demande Violette en éteignant la plaque, son œuf prêt dans la poêle.
-Ch’est… (j’avale le dernier morceau) Délicieux !
Je m’affale sur ma chaise en soupirant d’aise. Elle s’attaque au sien.
-Hum, oui, ce n’est pas mauvais, marmonne-t-elle. Mais ses yeux brillants trahissent sa joie de manger ces petites gâteries de nouveaux.
-Regarde, me murmure-t-elle alors en me montrant le jaune de l’œuf. C’est moi.
Je regarde le jaune dégoulinant s’écouler le long du blanc et envahir l’assiette.
-Toi ?
-Oui. Le jaune est délivré de son emprise.
Elle a l’air un peu triste, comme cas, à fixer son petit déjeuner, la tête appuyée contre son poing. Je crois qu’elle pense à son père, en parlant d’emprise. Comme cet oiseau sauvage enfermé dont elle m’a parlé hier…
Une idée me traverse soudainement l’esprit, à la regarder, avec ses yeux bruns et ses cheveux lisses qui se balancent autour de son visage harmonieusement.
-Dis… ça te dirait de venir dans le métro avec moi ?
Violette avale mal le dernier morceau d’œuf ; elle commence à tousser, ses yeux à pleurer, mais lorsqu’elle relève la tête, elle murmure :
-Oh… oui, j’adorerais…
Elle se mord la lèvre.
-Mais si quelqu’un nous voit ? Enfin, me voit ?
-De toute manière, on doit déjà te chercher, dis-je en haussant les épaules. Je dirais que tu étais complètement sonnée et perdue, et que tu n’as pas pu m’expliquer qu’est ce que tu faisais dans la rue toute seule.
-Mais si les policiers d’hier te voient ? Et puis, tu es censée m’amener à la gendarmerie, pas me garder chez toi et me faire faire des œufs au plat…
Excédée, je lui jette un torchon à la figure.
-Tu sais, quoi ? Je m’en fous. Les policiers m’ont déjà à dos, alors un peu plus…
-J’ai pas envie de t’attirer des problèmes…
Sa voix n’a été qu’un murmure, mais je l’ai entendu. Elle relève la tête vers moi, les joues roses.
-C’est adorable, Violette, lui dis-je en lui caressant la joue. Mais ne t’inquiètes pas, je suis une adulte à peu près responsable, et j’assumerais. En plus, j’ai terriblement envie de chanter dans le métro avec ta flûte (elle me regarde d’un air horrifié). Oui, parce que tu vas jouer de la flûte ! Ca changera un peu de la guitare pour mes habitués, j’ajoute avec un clin d’œil.
-Mais… je ne sais presque pas jouer !
Je secoue la tête.
-Qu’importe ! Tu joues, et j’improviserai dessus… Comme hier soir, enfin cette nuit…
Cette fois, elle m’adresse un véritable sourire.

C’est étrange. J’ai l’impression de redécouvrir le métro à chaque pas. Chaque tag, chaque marche, chaque panneau m’apparait nouveau. A vrai dire… j’ai l’impression de revivre le jour où je suis venue pour la première fois pour chanter. L’angoisse de savoir si les gens allait m’insulter, m’applaudir. C’est devenu banal, au fil des semaines, des mois, des années. Encore hier, je n’y pensais même plus ; je chantais ! Mais là, le stress me tord le ventre, et je trouve à toutes les personnes un air peu aimable.
Derrière moi, Violette a l’air émerveillé. Elle regarde partout autour d’elle, la flûte dans sa main, quelques mèches échappées de sa queue de cheval lui tombant sur le visage ; on dirait un petit animal terriblement vulnérable.
-Tu n’as jamais pris le métro ?
Elle secoue la tête.
-Mon père se débrouillait toujours pour faire autrement, me dit-elle continuant de promener son regard autour d’elle.
Cette fois, c’est moi qui secoue la tête. Ce type a vraiment l’air d’être une ordure.
-Il parlait des gens comme toi, continue-t-elle en me regardant cette fois, en disant que vous étiez dangereux. Petite, j’y croyais…
Arrivée à mon emplacement habituel, entre deux bancs rouillés, sous l’affiche pour l’hôtel quatre étoiles du périphérique, j’hésite. C’est vraiment étrange d’avoir l’impression de repartir de zéro.
-C’est là que tu joues ? me demande alors Violette, les yeux brillants.
J’hésite, mais finis pas acquiescer. Elle parait toute excitée ; un peu effrayée, aussi. J’installe machinalement le carré de toile au sol, tandis qu’elle trépigne près de moi, et je la regarde.
-C’est tout.
Cela à l’air de lui convenir amplement car elle hoche la tête et s’installe juste derrière, bien droite et très sérieuse. Je me sens si nue, sans ma guitare posée sur mon ventre…
Mais je me tourne discrètement vers elle.
-Prête ?
Pour toute réponse, elle glisse la flûte entre ses lèvres.
Les passants que je vois chaque jour me regardent d’un air intrigué, un petit sourire aux lèvres. Les voir ici, ainsi, avec leurs visages souriants, confiants, ça me rassure. J’ai l’impression d’avoir de nouveau quelques repères auxquels m’accrocher.
A la première note, l’osmose de la nuit m’envahit de nouveau. Je regarde Violette du coin de l’œil : elle a fermé les yeux et attend mon murmure. Ce dernier est tremblant lorsqu’il s’élève.
Hier, je comparais ma voix à un félin rebondissant sur les murs. A présent, nos mélodies dansent l’une avec l’autre, s’envolent, comme le vent dans les nuages, le sable dans ma tempête. Ce n’est plus un félin : c’est un souffle de vie, une pluie d’étoiles filantes.
Sa petite flûte mène ma voix ; sous emprise, mais pourtant si bercée et libre.
Violette parait si différente, ainsi. Malgré sa tendance à bavarder comme une pie une fois lancée, elle m’apparaissait encore comme un petit oiseau timide et fragile. Ses doigts jouent avec l’instrument, elle sourit, les pommettes rosées, comme si elle était ailleurs. Ainsi, on pourrait croire que c’est une autre jeune fille…
Cette bulle si paisible, et si vite brisée. Une cage de verre si fin qu’un minuscule coup, et elle s’écroule en mille éclats scintillants. J’entends le prochain train arriver tandis qu’un petit public s’est massé autour de nous, quand je le vois.
Depuis notre arrivée, j’ai les yeux aux aguets, toujours habitée de cet oppressant sentiment de peur. Alors, lorsque sa casquette bleue perce la foule, un étau me serre la gorge. Violette, elle, a gardé les yeux fermés. Ma voix s’étouffe par l’angoisse et les pleurs qui me montent à la tête, mais elle continue de jouer. Ses paupières s’ouvrent enfin pour que ses yeux me lancent un regard incrédule. Elle ne l’a pas vu.
Trois.
Deux.
Un.
Lorsqu’il la saisit par le bras, ma gorge se noue un peu plus. Les yeux de l’homme sont semblables à ceux d’un chien fou ; ceux de sa fille, un lièvre coincé entre les flammes.
La gifle fend l’air. Je ferme les yeux aussi forts que possible. Non, ça ne peut pas se finir comme ça.
-VIOLETTE ! hurle-t-il. Petite idiote, sotte !
Les larmes dévalent mes joues, se glissent sous mes paupières. De grosses perles salées brillantes qui glissent sur mes joues.
Quand j’ouvre les yeux, j’ai juste le temps de voir Violette s’évanouir dans la foule, me lançant un dernier regard déchirant.
J’ai l’impression que l’on vient de fermer à double tour la cage de l’oiseau.

Le réveil sonne.
J’enfouis un peu plus ma tête sous l’oreiller et rétracte mes jambes contre ma poitrine. La sonnerie a cessé ; un silence froid s’installe, seul le bruit de la pluie contre les carreaux résonne encore dans la chambre. Puis, des sanglots étouffés l’emplissent.
Je ne voudrais pas pleurer. Je ne dois pas y penser. Je dois oublier ses yeux pétillants comme ceux d’une fée, oublier ses cheveux s’échappant de sa queue de cheval comme des feux d’artifice autour de son visage. Et quand mes paupières s’ouvrent, je vois juste devant moi, l’écharpe qu’elle a oublié sur la chaise.
Je tends la main pour la saisir et enfouis mon visage dedans. Son odeur éponge mes larmes.

***
Chère Mina,
J’ai retrouvé ton adresse grâce à Internet, ayant quand même un peu de mal car je ne connaissais pas ton nom… Après avoir tourbillonnée sur des sites de musiques de rues, j’ai fini par voir un jour ton nom sous une des photos. J’ai reconnu ton sourire, et tes cheveux flamboyants au milieu de la foule compacte…
Alors, tu dois deviner qui je suis.
Mon père m’a interdit de retourner dans les rues près de chez toi –j’ai dû effacer l’historique de l’ordinateur après chacune de mes recherches. Une fois, même, j’ai cru qu’il avait découvert ce que je faisais… Je ne tague plus, ou dans les marges de mes cahiers ; mais ça m’est bien égal. En revanche, je suis un peu triste à l’idée de ne plus te revoir. Au fond, c’est étrange, pas vrai ? On se connait si peu ! Pourtant, et je suis certaine que tu penses la même chose, j’aurais voulu que cette journée de novembre dure à l’infini. Voler comme un oiseau toute ma vie !
J’ai comme l’impression que la clé de la cage de l’oiseau a été jetée au fond des sables mouvants, désormais.
Je posterai cette lettre en allant en collège. N’essaie pas de me répondre, s’il te plait. Un jour, promis, je te retrouverai.
Violette.

En bas de la lettre était dessiné, volant à travers le ciel, un oiseau chantant.

*extrait du film Billy Elliot

 Capture d’écran 2015-04-18 à 19.46.10

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5 réflexions sur “Oiseau Vagabond

  1. Pingback: Supernova – Première partie | Aldiaphora

  2. Terminé ! J’ai pas trop le temps de donner un avis super détaillé, donc je vais juste te donner mon impression générale, à la fin de ma lecture : extrêmement poétique, beau, fin. Peut-être une ou deux petites maladresses (genre avec une répétition ou autre), mais c’est tout. Le début est doux, le milieu est brut, la fin est belle. J’ai beaucoup aimé ; bravo !

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  3. Je n’ai pas le temps de la lire en entier tout de suite, mais j’adore déjà la première phrase ! Et la première phrase c’est supeeer important, donc… 😀
    Je viendrai poster un autre commentaire, plus intéressant et utile, je l’espère, une fois que j’aurai lu la totalité de ta nouvelle ! x)
    (oui, ceci un commentaire totalement inutile)

    J'aime

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