« Briller plus que le soleil »

Pour le premier article « De nos plumes » j’aimerais partager avec vous une nouvelle que j’ai écrit à l’occasion du Prix Clara.

Le Prix Clara est un concours ouvert à tous les jeunes de moins de 18 ans au 28 septembre. Clara était une adolescente de 13 ans, décédée suite à une malformation cardiaque. « Comme elle avait commencé à écrire des textes, qu’elle était dingue de bouquins, on a eu l’idée d’un concours qui récompense quelqu’un comme elle ». Les gagnants verront leur nouvelle publiée par les Éditions Héloïse d’Ormesson. Les bénéfices de la vente seront versés à l’Association pour la recherche en cardiologie du foetus à l’adulte de l’hôpital Necker-Enfants malades (ARCFA).

Je vous conseille vraiment de participer à ce concours, l’année prochaine 🙂 😉 !

Mais maintenant, place au récit… Et n’hésitez pas à me donner vos avis, vos remarques ou vos conseils !

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                                       -ADHARA-

Je ne voyais rien mais j’entendais tout.

Les chuchotements apaisants, les cris de douleur, les encouragements, les larmes, les pleurs…

Les traits crispés par la douleur, ma mère hurlait ; et ses cris s’entrechoquaient contre la paroi qui me retenait prisonnière.

Les médecins s’affolaient autour d’elle, l’encourageait à pousser plus fort, mais elle regardait simplement son ventre en souriant, comme si elle voulait que je reste au creux d’elle encore un peu…

Pourtant, elle a poussé une dernière fois.

Et, j’ai aperçu de la lumière.

Les protoétoiles, au début protégées par un environnement de gaz et de poussière – leur enveloppe maternelle – ne peuvent nous envoyer de lumière et ne sont pas visibles dans le ciel. Pas encore… Cet état est nommé le globule obscur. Puis, à mesure que l’enveloppe de la nébuleuse s’amincit, l’étoile nous apparaît progressivement jusqu’à ce que les particules de gaz et de poussière aient totalement disparus ; l’étoile est alors visible dans le ciel, rayonnante de clarté.

Mon père s’est mis à pleurer lorsqu’il m’a prise entre ses mains. J’étais là, petite boule de chaleur dans ses grand bras musclés. Des larmes coulaient lentement sur mon crâne dégarni. Puis il m’a délicatement reposée sur le sein gauche de ma mère qui haletait encore, anéantie. Elle a fixé mon père puis m’a regardée. Un sourire trop grand et trop fier se dessinait sur ses lèvres asséchées. Il l’a serrée dans ses bras tout en lui murmurant « Bravo » à l’oreille. Puis, replongeant leurs regards convergeant dans le mien, mes yeux bleus azurs ont fini par les convaincre que je serai la source de leur plus grand bonheur.

Mon père était musicien. Il jouait de la guitare dans un groupe de blues. J’écoutais ces CD en boucle, me vantant à moi même ses mérites. Je connaissais toutes ses chansons par cœur et bien que toutes étaient splendides, ma préférée restait « I wanna shine more than the sun » (« Je veux briller plus que le soleil »). C’était celle qui représentait le plus de choses pour moi, celle dont ressurgissait le plus de souvenirs, celle qui me faisait rire et pleurer à la fois. Il venait tous les soirs dans ma chambre, chanter avec moi, grattant sa guitare avec une finesse remarquable. Je m’endormais toujours sur les dernières notes de « I wanna shine more than the sun ». Ces moments que nous avions chaque soir étaient bien plus que magiques, ils étaient féeriques.

Ma mère était chorégraphe. Elle ne dansait pas très bien mais elle avait un réel don pour inventer des danses plus originales les unes que les autres. Souvent, elle me confiait qu’elle espérait me voir devenir, un jour, danseuse contemporaine pour que j’interprète ses chorégraphies. Mais je ne me destinais pas au contemporain. Je voulais danser sur du classique. Mon destin était déjà tout tracé. J’allais devenir une ballerine.

Une étoile.

Une étoile est une boule de plasma dont le cœur est si chaud et bouillonnant qu’il pourrait faire fondre toute une planète entière. C’est un cœur ardent qui bat au rythme de ses rêves. Le destin d’une étoile est déjà tout tracé, avant même sa naissance. Naître, vivre, mourir. Mais une seule chose compte vraiment. Briller.

Je suis montée pour la première fois sur scène lorsque j’avais quatre ans. A l’époque, je tenais déjà mes pointes et je savais faire le grand écart si bien que le professeur m’avais assigné le rôle « de petite proto-étoile ». Je ne savais pas ce que cela voulait dire mais j’ai appris par la suite que c’était le nom qu’on donnait aux étoiles naissantes dans le ciel. J’étais alors très fière de porter ce nom : « proto-étoile »… On m’avait surement donné ce titre parce que j’étais au centre de la scène et mes camarades, surnommées les « Petits Rats de l’Opéra » devaient danser autour de moi.

Mes parents étaient dans la salle avec tous les autres, impatients de me voir danser sous la lumière des projecteurs. Ma mère m’avait un peu maquillée mais j’avais quelques paillettes dans les yeux qui me grattaient. Les autres filles avaient tout comme moi, les cheveux relevés en chignon, comme des vraies ballerines.

Le rideau s’est ouvert. Je me souviens avoir était éblouie par un grand flash de lumière mais je n’ai pas plissé les yeux parce qu’une vraie ballerine ne plissait pas les yeux. Les spectateurs ont applaudi notre entrée et nous avons commencé à danser avant même que les premières notes ne résonnent dans la salle. Je me suis sentie légère, si légère, virevoltant dans les airs tel un oiseau, un cygne dans son élément. J’espérais que tous les regards étaient tournés vers moi. Je voulais briller plus fort que les autres, être plus qu’au centre de la scène… Peu à peu je comprenais. C’était moi, le centre de l’univers. J’étais son milieu. Le milieu de l’infini. C’était moi. Moi…

A quatre ans à peine j’étais orgueilleuse et vaniteuse, me reconnaissant le talent qui m’avait été donné.

Et puis le public a applaudi. Moi je continuais à danser, au fond de moi-même. Je n’arrêterais jamais de danser, m’étais-je promis ce jour là. Jamais.

Mes parents m’avaient inscrite à une école de danse classique l’année de mes dix ans. Dans cette académie se mélangeait mathématique, histoire, géographie, anglais, français et art de la danse. L’entrée se faisait sous sélection mais comme je m’y attendais mon dossier fut retenu. Quelques mois plus tard, je recevais la lettre m’annonçant mon acceptation à cette école.

Je me souviens du premier jour. Dans la cour, tous les nouveaux restaient dans leur coin, timides. Une fille est venue me parler, je ne sais pas pourquoi moi mais elle s’est dirigée droit dans ma direction et m’a tendu sa main. Je l’ai serrée et nous avons commencé à bavarder. En quelques heures nous avons passé le pacte des « meilleures amies » et nous sommes promis de ne plus jamais nous quitter. Et elle a ajouté que puisque nos prénoms commençaient tout les deux par un A, première lettre de l’alphabet, nous serons toutes les deux les premières en danse classique aussi !

Depuis ce jour, nous ne nous sommes jamais quittés. Adélaïde était plus qu’une amie pour moi, elle était ma sœur, cette autre étoile qui brillait à coté de moi. A nous deux, nous formions une constellation, reliée par les liens de l’amitié. La constellation des (danseuses) étoiles.

Une constellation est un ensemble d’étoiles, assez proches les uns des autres pour former avec des lignes imaginaires une forme quelconque. Selon ses origines, chacun peut interpréter à sa façon le ciel étoilé et les constellations qui le peuple.

Les années ont passés ; je suis passée de petite fille à adolescente et mon corps a commencé à changer. Adélaïde m’avait dit qu’elle n’arrivait plus à danser avec ses nouvelles formes mais moi j’en tirais l’avantage, je me mettais en valeur à travers la danse. Je collectionnais les justaucorps et les ballerines que mes parents m’achetaient chaque année et même si le prix était souvent élevé, ils ne cessaient de m’encourager dans la destinée que j’avais choisi.

Je les voyais les week-ends et pendant les vacances. Nous allions faire de longues ballades dans la forêt pour respirer l’air pur de la campagne. Nous marchions des heures et des heures dans la boue et la végétation, mais ça me plaisait. Je courais après les écureuils, ramassais des champignons et sautais dans les flaques. Je redevenais la petite gamine inconsciente et naïve, brave, qui n’a peur de rien mais qui est malgré tout, a besoin de la protection de ses parents. Mon père me taquinait souvent sur mon chignon relevé bien haut, et mes cheveux parfaitement plaqués contre mon crâne. Il s’amusait à le défaire et moi à le refaire. Puis il m’expliquait que le véritable sens du mot « liberté » était d’avoir les cheveux qui volent au vent. Mais je répliquais que lui il n’en avait pas beaucoup de cheveux et que, selon moi, la Liberté était de pouvoir crier assez fort pour pouvoir casser les tympans de quelqu’un. Alors il s’est mis à crier. Et moi aussi. Et ma mère a explosé de rire. Alors nous avons arrêté de hurler et puisque elle ne répondait pas à nos questions, nous en avons déduit qu’elle était devenue sourde et que nous, nous étions libres ! Mon père m’a alors promis de se laisser pousser la barbe pour pouvoir se sentir libre à cent pour cent. Mais ma mère s’est interposée en expliquant que s’il se laissait pousser la barbe ce ne serait plus très pratique pour l’embrasser et comme pour se donner raison elle lui a collé un gros bisou sur les lèvres. J’ai souri. Mon père a rigolé et ma mère aussi. Nous étions, là tout les trois, réunis en famille, ivre de folie, de joie et d’amour…

Le soir, mon père revenait dans ma chambre, gratter sa guitare pour que je puisse chanter avec lui « I wanna shine more than the sun ». Je n’avais pas ce genre de petits moments avec ma mère mais la maturation de mon corps me rapprochait de plus en plus d’elle et m’amenait à lui poser toutes sortes de questions. J’avais hâte de devenir tellement une vraie femme !

Mon esprit a mûri aussi. Il s’est développé doucement et la vie m’a paru avoir un sens. Ma façon de penser a changée aussi. Je n’étais plus l’enfant qui vantait ses mérites tous les jours, à tout le monde. J’avais acquis des valeurs reposant sur la modestie et le respect. J’étais devenue mature.

J’étais devenue grande.

Je suis tombée amoureuse, pour la première fois l’année de mes 14 ans. Il n’était pas spécialement beau, pas spécialement intelligent, ni fort. Je ne sais pas pourquoi je l’ai remarqué, lui et pas les autres, mais ce que j’ai ressenti en le voyant était probablement ce que Adélaïde appelait l’Amour.

Je l’ai abordé la première, lui parlant de la danse, inventant une histoire de sondage pour savoir s’il souhaitait continuer à en faire. Il m’a avoué que non et qu’il se voyait plutôt rappeur. J’ai failli éclater de rire tant cela me semblait incroyable qu’un danseur classique puisse vouloir devenir rappeur mais je n’ai rien dit et j’ai hoché la tête. La question est revenue à moi et j’ai répondu que oui, que la danse était toute ma vie et que je souhaitais en faire pour l’éternité. « Être une étoile, c’est ça ? » Oui c’était ça.

Il s’appelait Théophile, mais je l’ai vite surnommé Phil et lui me surnommait Dhara. Nous sommes devenus amis. Puis meilleurs amis. Puis… nous sommes sortis ensemble, le temps d’un baiser. Deux mois ? Trois mois peut être… Cela m’a paru passer tellement vite, l’euphorie à peine arrivée est repartie par une nuit sans lune. C’est lui qui a décidé de rompre, moi je ne m’y attendais vraiment pas, même si je savais que les choses devenaient de plus en plus difficiles en ce moment. Assis sur un banc, près d’une rivière, il m’a expliqué que notre histoire ne pouvait plus durer, qu’elle n’en valait pas la peine. « Nous sommes jaloux pour un rien, pour deux mots échangés avec quelqu’un, on n’ose plus se parler ou même s’approcher, c’est plus de l’amour, ça devient lourd, c’est mieux d’arrêter là, moins on souffrira. » Je ne sais pas s’il est devenu rappeur au final mais il avait le talent pour en devenir un. C’est ce que je lui ai dit, ce soir là avant qu’on se quitte pour la première fois sans un baiser.

Après, je suis rentrée dans une période difficile pendant laquelle je ne savais plus où était ma place ; je ne croyais plus vraiment en moi… Mais Adélaïde me soutenait. Elle m’a toujours soutenue. Elle me faisait réviser les pas de danse que je ne maîtrisais pas, faute d’être attentive pendant les cours et me serrait très fort dans ses bras quand je pleurais en le voyant passer. C’était pourtant lui, à qui j’avais donné mon premier baiser, mais voilà qu’on ne se parlait plus, qu’on ne se voyait plus. J’avais juste besoin d’un regard pour retrouver courage. Un regard…

Mais j’ai fini par l’oublier. Tout s’oublie, même lui. Je pense que de toute façon, après la mort on ne se souvient de rien, on erre dans un néant sans fin… On oublie. Tout.

Epsilon Canis Majoris est l’une des étoiles des plus brillantes du ciel nocturne. Étoile binaire, plus précisément une géante bleue elle émane sa lumière sur un rayon de plusieurs années lumière. Si un jour elle s’éteint, nous ne le saurions que des années plus tard.

-Tu as vraiment de la chance, a soufflé Adélaïde.

-Pour quoi ?

C’était un soir d’été, l’air était doux et frais et je devais passer la nuit chez mon amie.

-Mais tu vas être la Fée de la Nuit dans le ballet à venir ! Tu te rends compte ? La Fée de la Nuit !

J’ai arraché la première bande de cire.

-Aïe ! A t-elle couiné.

Impitoyable à ses gémissements, j’ai arraché la deuxième.

-Et puis ce n’est pas toi qui te fais épiler. Fichus poils noirs, on ne voit qu’eux sur mes jambes blanches.

Assise devant le miroir, je me suis retournée en courbant le dos et souriant, j’ai répliqué que la plus chanceuse dans l’histoire, c’était elle :

-Bon, d’accord j’ai été choisie pour interpréter le premier rôle. Mais toi ! Tes parents ont accepté de te faire passer le concours d’entrée pour l’école supérieure de ballerine ! Moi je n’ai pas encore l’âge… Pourquoi suis-je née en décembre ?

A ces mots, Adélaïde a oublié sa jalousie et sa douleur et s’est relevée :

-Oui, c’est vrai ! Mais il faut dire merci à Mme Castellany, c’est surtout elle qui a convaincu mes parents ! Quand je pense qu’il coûte plus de milles euros, ce concours !

Elle sautillait autour de moi comme une mouche excitée, s’allongeait, se relevait, plaquait son nez contre ses jambes parfaitement épilées, effectuait des sauts de biche, des entrechats, puis entamant une parfaite toupie s’écroula par terre en éclatant de rire.

-Je ne l’aurais jamais ce concours… A t-elle fait entre deux hoquets.

-Mais si, tu as toutes tes chances !

-Et puis si je l’ai, on ne sera plus ensemble…

-Au moins je ne te piquerai pas le rôle de la Fée de la Nuit !

Elle eut un regard malicieux et éclata de rire.

-Je suis folle !

-C’est normal d’être folle quand on a des rêves fous à réaliser ! » ai-je rétorqué en m’étirant le dos vers l’arrière, juste avant de me recevoir un oreiller dans la figure.

J’ai joint mon rire au sien et m’armant d’un autre polochon, lui renvoyait dans le ventre. Nous riions, comme deux gamines en euphorie totale, inconscientes et naïves, heureuses et folles. Joyeuses.

Mais mon rire s’est transformé en toux. Puis en râle. Puis en rien du tout.

Je ne pouvais plus respirer.

Je ne voyais rien mais j’entendais tout.

Il y avait des bruits qui me semblaient familiers mais aussi des sons que je n’avais jamais entendu, des voix inconnues… Mais j’étais dans une sorte de bulle et tout semblait comateux et flou…

J’entendais les talons des infirmières qui cognaient en un bruit mat sur le carrelage, les chuchotements du médecin à l’oreille de mes parents, les reniflements de ma mère puis le bruit d’un nez qui se mouche dans un mouchoir. Et ce petit « bip » qui semblait être la sonde d’un sous marin mais qui ne l’était pas, qui était seulement la lenteur de mon cœur battant…

J’étais à l’ hôpital.

Sous assistance respiratoire.

Dans un sorte de bulle qui me maintenait en vie.

Est ce que… j’allais mourir ?

Mourir… Je ne sais pas si j’ai vraiment peur de la mort… Je pense que ce qui me faisait surtout peur, dans la mort, c’était de ne plus pouvoir revoir mes proches. Plus jamais… Alors j’ai décidé de me réveiller. Pour pouvoir dire à mes parents que je les aime, pour pouvoir léguer mon rôle de Fée à Adélaïde, pour…

La bulle venait d’exploser. J’étais revenue dans le monde réel, vulnérable.

Les machines se sont affolées, mes parents m’ont attrapé la main et l’ont pressé entre leurs doigts. Je pouvais sentir leur alliance, métal froid contre ma peau froide.

J’ai voulu me redresser mais je n’en avais plus la force… La bulle qui me maintenait en vie s’était dissipée. J’étais vulnérable. Vidée de tout.

-Adhara !?

J’ai ouvert les yeux ; mes paupières réagissaient à l’ordre donné par mon cerveau.

-Maman ?

-Adhara… Tout va bien. Nous sommes là.

Ma mère a posé sa main chaude et réconfortante sur ma joue et la fit doucement glisser jusqu’à mon cou. Son contact avec ma peau glacée me fit un bien fou. Je remarquais alors que ses yeux étaient baignés de larmes.

-Je vais mourir, c’est ça ?

Ma mère a eu un hoquet de douleur puis s’est essuyée rageusement les yeux. Elle s’est penchée près de moi et m’a murmurée :

-Non, tu ne vas pas mourir. Les médecins sont là, ils prennent bien soin de toi, ne t’inquiète pas…

-Qu’est ce que j’ai comme maladie ? Ai-je demandé.

-Un maladie sur les poumons… C’est pour cela que tu étais si facilement essoufflée lors de petits efforts. Mais le docteur va venir tout à l’heure, il te l’expliquera beaucoup mieux que moi !

Elle a repris ma main et a commencé à tracer des lignes sur ma paume.

J’ai fait le vide dans mon esprit. Et c’est le vide qui m’a apporté la réponse à mes questions.

J’ai d’abord senti l’air glacial qui remontait et descendait le long de ma trachée, les tuyaux qui frottaient contre mon nez, le poids sur mon ventre qui m’empêchait de soulever ma poitrine quand bon me semblait, et puis la douleur. La souffrance que me causait mes poumons à chaque bouffée d’air prise. En fait ce n’était pas moi qui respirait, seulement les machines. Elles respiraient pour moi…

Ma mère a interrompu son geste en entendant la porte grincer. Elle s’est retournée rapidement. Mon père venait d’entrer dans la pièce suivi d’un homme en blouse blanche. L’homme en question -qui, je supposais était le médecin- était petit, avait une paire de lunettes placée au bout de son nez et de longs doigts fins qu’il utilisait pour se gratter le derrière de l’oreille. Il a pris une chaise et s’est installé près du lit.

Ma mère a pris la parole :

-Adhara aimerait que vous lui expliquiez sa maladie…

Il a avancé sa chaise un peu plus près du lit et a commencé, en détachant bien les mots :

-Tu souffres d’histoplasmose. C’est une maladie infectieuse du poumon, causée par un champignon qui se développe dans les milieux humides. Malheureusement, il est en train de s’étendre sur ton deuxième poumon, ce qui pourrait avoir des conséquences… graves.

Alors mon cas était qualifié de grave…

-Je repasserai dans quelques heures pour… m’assurer que tout va bien, a t-il ajouté en sortant de la pièce.

-Je ne pourrai plus jamais danser.

Cela sonnait comme une évidence. Même si par chance, je guérissais, jamais plus je ne pourrais danser. Trop vite essoufflée, je ne pourrais même pas enchaîner deux figures sans m’arrêter. Le seul geste de me redresser me fatiguait et affolait les machines qui mesuraient les battements de mon cœur.

-Je ne pourrais plus jamais danser.

Cette vérité me révoltait. C’était tellement injuste, je ne pouvais pas l’accepter. La danse était toute ma vie, sans la danse je n’étais rien. Plus rien.

Mon père s’est hissé sur le lit et s’est penché à mon oreille :

-Ton chignon est défait ma chérie.

J’ai souri.

-Je n’ai pas assez de force pour me le refaire, ai-je murmuré.

-Tu veux que je t’aide ?

J’ai hoché la tête. Alors lentement, il a soulevé ma tête d’une main et a pris mes cheveux entre ses doigts. Ma mère qui observait la scène d’un air amusé et voyant mon père emmêlé avec ma tignasse ; elle est ressortie chercher une brosse. Elle a fini par prendre sa place et m’a brossé les cheveux avec douceur. Puis, comme une caresse, elle les a relevés au dessus de ma tête pour ne pas qu’ils me gênent et a entreprit de me coiffer comme une ballerine.

-Tu es magnifique.

J’ai esquissé un sourire. Mais en ce moment de pur bonheur, la nostalgie s’est une nouvelle fois emparée de mon âme et j’ai lâché avec dégoût :

-A quoi va me servir ce chignon si je ne peux plus danser avec ?

-Adhara… Tu danseras toujours, pour nous. Toujours…

Je me suis énervée. J’en avais marre de ces belles paroles réconfortantes pleines de poésie. Alors je me suis mise à crier, à pleurer, à tousser, jusqu’à ce que mes poumons craquent… Mais ils n’ont pas craqués.

Ils ont tout les deux attendu patiemment que je me calme.

-Pourquoi moi ? Pourquoi cette histoplasmose ? Pourquoi mes poumons ?

-On ne sait pas… A chuchoté ma mère, étrangement calme. On ne sait pas…

Le médecin est entré en faisant grincer la porte.

-Alors ? Comment te sens-tu ?

Il m’a énervé, lui aussi avec sa voix de velours et ses petites manières. Je ne supportais pas que quiconque d’autre que mes parents me caressent l’épaule ou s’assoient près de moi. Et puis il avait cette façon de se gratter l’oreille… Cela m’horripilait. Bien sûr, j’aurais dû le remercier, de prendre soin de moi, de m’aider à guérir. Mais voilà tout ce que j’ai trouvé à lui dire, moi qui détestait la poésie :

-Je me sens comme une étoile filante qui tombe vers le bas, qui se casse la figure, traversant la couche terrestre, vite, trop vite… Elle manque d’air, elle n’arrive plus à respirer… Elle… J’étouffe.

-Adhara ? Adhara ?!

J’ai ouvert les yeux.

-Adhara ! Tu nous a fait si peur !

Ma mère m’a serré dans ses bras et mon père m’a pris la main. Mon père m’a expliqué que mes poumons avaient bloqué l’air qui arrivait depuis les machines, provoquant ainsi mon malaise.

-Ils t’ont tout de suite conduite en salle opératoire. Nous n’avions pas le droit d’entrer mais nous n’en savons rien pour l’instant sur ton état de santé…

-Ne t’inquiète pas, ma chérie, a reprit ma mère. Tout va bien se passer…

-Pourquoi vous m’avez donné le nom d’une étoile ? Pourquoi Adhara ?

-Parce que tu es notre étoile, celle qui a brillé sur scène, qui brille dans nos cœurs et qui brillera… encore et toujours.

-Vous aviez raison ; je ne suis pas une étoile filante qui tombe. Je me sens monter là haut… Je rayonne sur toute la galaxie… Je suis une étoile.

Et, j’ai aperçu de la lumière.

Leeko

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12 réflexions sur “« Briller plus que le soleil »

  1. Pingback: Supernova – Première partie | Aldiaphora

  2. Oh mon dieu…
    J’ai arrêté de respirer…
    C’était tellement… magnifique!
    Cela faisait longtemps que je n’avais pas lu un de tes textes, et je dois dire que ton écriture est toujours aussi belle (peut-être même plus?).
    Bravo vraiment!! Bonne chance pour le concours!
    Mais si tu ne gagnes pas, saches que ton texte a déjà conquis mon coeur! 😉

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  3. Wha… J’aime beaucoup! (désolé, j’ai du mal à être constructive… heu, demande moi si tu veux que je le sois plus…) Moi aussi, j’ai participé au prix Clara. Pour la première fois cette année…

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